CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Au bout du comptoir, la mer !// Théâtre du Grand Rond




L’HOMME QUI PEIGNAIT TOUT PLAT


publié le 29/03/2018
(Théâtre du Grand Rond)





« J’ai croisé beaucoup de vies pareilles à une phrase restée à l’infinitif »
La Mer c’est rien du tout, Joël Baqué

 

Ce qu’il faut pour poser son coude et son verre, rien de plus. Olivier Jeannelle amorce la création d’une forme nomade qu’il pourra déplacer en tout lieu offrant un bar (ou figuration de), et il a déjà prévu de tailler un brin de route avec. Un seul-au-comptoir signé Serge Valletti, idéal pour marquer la naissance de la compagnie Le Bruit des gens. Troquets, ouvrez vos portes !

« Je me sers, hein »

Un trait, c’est un trait ; quatre rincées de J & B, ça fait douze jus de tomate facile, mais l’ardoise est muette et le patron n’en saura rien. Le rideau s’est refermé, le rond de lumière s’est éteint, fini les fausses paillettes : monsieur Stéphane rejoint le bar du casino où il travaille. Les idées tournent avec le glaçon du whisky (bon marché mais on the rocks ; l’histoire d’une vie). Monsieur Stéphane ressasse, projette de désolantes pages de gloire, élabore un numéro en « comique télépathique », rumine le dernier tiers de son autobiographie, peint des paysages en une seule dimension ; monsieur Stéphane manque de perspective.
Dans ce vieux monde balnéaire où un ventriloque sans le chic et des acrobates sans prestige occupent les soirées de spectateurs sans goûts, monsieur Stéphane écluse ses rêves de Vegas, noie ses minables – c’est lui qui le dit – intermèdes scéniques dans des verres qu’il remplit de sa main ; une solitude où même les patrons de bar désertent leur comptoir. Et un Serge Valletti qui poursuit, ici comme en d’autres textes, sa mythologie catastrophée de l’artiste, délayant un blues souriant où « les yeux des spectateurs vont par paires comme des chaussures vernies ».
Un de ces tendres losers dont le capital sympathie se renforce de minute en minute, à mesure que la détresse se fait jour sous la gouaille caractérielle du comédien qui l’incarne. Olivier Jeannelle n’écroule pas le personnage, il choisit le relief de l’acrimonie, lui prêtant une de ces verves méchantes dont l’aigreur s’estompe et la fragilité s’avoue peu à peu, sous le voile éthylique et une rancœur touchante, car nourrie de désillusions.

Manon Ona









de Serge Valletti
Mise en scène et jeu : Olivier Jeannelle

© Mona – Le Clou dans la planche

29 mars 2018
Théâtre du Grand Rond