CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Asile Club// La Cave poésie - René Gouzenne




EVANGILE PROFANE


publié le 24/03/2018
(La Cave poésie - René Gouzenne)





A-t-il vraiment deux sens, l’asile. Celui des statistiques anémiées, ce droit très droit que tant demandent et désespèrent d’obtenir, l’asile des observatoires particulièrement observateurs. Mais aussi, murs hantés par l’aliénation et la lobotomie, l’asile « où danse encore le rire des fous ». A-t-il vraiment deux sens ? Pas sûr.
Le Clou les surveillait dans le rétroviseur depuis pas mal de mois quand zim, prise de vitesse sous le masque de lapin, ça s’est mis à pétroler sec, il était temps de rattraper cette cavalcade incendiaire. Ils ont aiguisé le beat et les mots de cette geste électro au fil des résidences, de la Petite Pierre dans le Gers à l’Usine de Tournefeuille en passant par le TPN, un vrai parcours de création qui trouva son aboutissement l’été dernier, en rue et à Chalon, avec rebond au festival de Ramonville durant l’automne. Ils sont six, trois d’entre eux sortent de la FAI-AR* et ça se sent. Même dans cette version salle qui permettait au Clou de découvrir, enfin et en faim, ce « flash de propagande poétique ».

Il n’y avait plus que le vent pour avancer
mais le vent était en panne lui aussi…

Point de départ : la déchirure de la parole dans le silence international – merde alors, il y en a qui l’ouvrent, et en français en plus. On est en 2014, un Ivoirien crie ses droits. Il est suspendu au grillage sur une frontière. Il parle hors-sol, l’air lui prêtant asile. Un article paraît dans le Monde : Marlène Llop passe commande à Manu Berk qui passe ses mots à Soleïma, Jérôme et Pina qui fixent leur phrasé sur les contradictions musicales cultivées par Clément à bout de Korg et de traversière – le flûtiste qui se prend pour un DJ, c’est lui.
Installés au centre de la Cave Poésie, le musicien et son attirail électronique sont le foyer sonore d’un oratorio pulsatile autour duquel le public s’installe, un peu où il veut.

…et pour l’instant nous n’avons croisé aucun vendeur de mistral

Trois pupitres, trois personnalités, trois voix dont les timbres s’équilibrent, se complètent. Soli et chœurs juste ce qu’il faut, on sent que Marlène Llop a travaillé le texte comme une matière, y creusant, lissant, y cherchant (et trouvant) un relief. Une vingtaine de chapitres, autant de laisses hallucinées pour cette geste contemporaine et acide où les réalités, fantasmes et abandons de ce monde entrent en parole comme on entre sur un ring. Les mots boxent, s’entrechoquent, l’écriture de Manu Berk est ce trip (plutôt bad) où les références se télescopent et où « même les étoiles se foutent sur la gueule ». L’ironie et la fulgurance verbale évitent de tomber dans un « vaudou radical de gauche » épinglé par l’auteur. Les trois récitants approchent le texte avec douceur, la plupart du temps sans forcer le sens, ni le lien avec le public ; on goûte cet espace qui nous est laissé. Le KO n’est pas recherché, ce qui laisse au chaos le temps de prendre forme sonore.

Manon Ona









*Formation Avancée et Itinérante des Arts de la Rue

Texte de Manu Berk
Avec Soleïma Arabi, Jérôme Coffy, Pina Wood
Marlène Llop, mise en scène
Clément Danais, musique
Laurie Fouvet, lumières

© Mona – Le Clou dans la planche

 

24 mars 2018
La Cave poésie - René Gouzenne