CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

aSH// ThéâtredelaCité




MOURIR ICI, RENAÎTRE LÀ-BAS


publié le 17/12/2019
(ThéâtredelaCité)





Aurélien Bory est à l’honneur dans la ville rose. Les représentations de son spectacle aSH se sont néanmoins déroulées en dents de scie, puisque les grèves ont aussi impacté la programmation du ThéâtredelaCité. Une séance repoussée est toujours un moment prenant. La cause devient tangible ; l’art souffre. L’art va-t-il renaître de ses cendres ? aSH est l’acronyme tiré du nom de la danseuse/chorégraphe Shantala Shivalinguappa, incarnant Shiva sur le plateau, un « Dieu créateur et destructeur » qui entraîne le public vers un voyage incantatoire. Au son des percussions jouées sur scène, Shantala Shivalinguappa déploie une chorégraphie composée de force et de mystère. Pam, tada, pam, tada, pam…

Une princesse d’ici et d’ailleurs

La scène paraît immense pour le corps de Shantala Shivalinguappa, mais dès que celle-ci se met à danser… il y a comme quelque chose qui s’étire en elle. On pense aux danses ritualisées comme le butō parce qu’elle donne l’impression que ciel et terre sont soulevés par une seule personne. Un bras se lève et c’est une chaîne de montagnes qui apparaît. Une fois délocalisé sur le parquet d’un théâtre toulousain, le rituel prend une autre valeur. La danse devient documentaire puisqu’elle photographie un bout de culture que peu de spectateur·rice·s connaissent ici. Elle insuffle une précision rare au mouvement. Des dieux entortillés jaillissent des tentures hindoues et excitent l’imagination. La scénographie s’appuie sur une forme de beauté qui n’apparaît certainement pas dans la tradition. Le metteur en scène affectionne des décors qui prolongent la silhouette des personnalités qu’il choisit. Ici ce sont des jeux d’ombre et de lumière chatoyants, une scénographie spirituelle et gigantesque dans ses installations. Comme si Aurélien Bory avait vu en Shantala Shivalingappa une princesse hindoue – hypnotique et précieuse. Les couleurs ocres baignent les sensations du public dans un imaginaire épicé. Un folklore rattaché au Moyen-Orient. Par ailleurs, la géométrie, les matières et les sons ont été utilisés de manière tout à fait habile. La bâche qui sert de fond de scène prend littéralement vie derrière la danseuse. Les cendres voyagent au gré du spectacle. C’est une narration des matières qui s’achève en palpitant. Des flashs finissent par inonder les yeux puis du tonnerre assaille les oreilles – laissant le souvenir étrange d’un mélange entre Bollywood et la mythologie.

La mystique de la danse

Avec aSH, Aurélien Bory démontre qu’il peut encore surprendre. Mettre une danseuse d’origine indienne sur scène pour invoquer la figure du Shiva aurait pu devenir un lieu commun, voire une caricature du regard occidental sur une culture orientale. Il a encouru le risque du folklore stéréotypé, et pourtant… Le traitement du sujet est bluffant. L’univers de Shantala Shivalinguappa n’est pas dénaturé, il est dévoilé autrement, avec une créativité qui n’a pas froid aux yeux. Les trois « éléments » principaux du spectacle sont exploités en profondeur. Un·e à un·e, les percussions, la danseuse et le décor sont amenés à se rencontrer. Effet qui réveille une forme d’euphorie chez les spectateur·ice·s ; on assiste à la naissance d’une osmose rythmée et tonitruante. Le percussionniste s’immisce jusqu’au centre de la scène pour battre de ses doigts le rythme sur la bâche. Cette dernière est d’ailleurs bien plus qu’une simple toile… Ce matériau protéiforme semble doué de mémoire, à la fois lisse et froissé, doux comme la soie et froid comme l’aluminium, protecteur ou menaçant selon les moments. Ce dispositif est décidément le second personnage du spectacle. Shantala fait signe au musicien de s’écarter pour exécuter un rituel de danse et de cendres. Elle est maîtresse d’un instant où la danse devient autonome. Autour se déploie un monde onirique et intraçable.
Touchant programme que ces portraits de femmes initiés en 2008 par Aurélien Bory. À travers Shantala Shivalinguappa, il a trouvé une figure inspirante sans que son approche artistique devienne moralisatrice. La danse muette se fait de plus en plus rare. On redécouvre ici qu’elle n’est pas moins puissante. aSH ressemble à un nom de code mystérieux. Un titre dissimulant le dialogue secret d’une danseuse et d’un metteur en scène. Quoi de mieux que la danse pour l’expérimenter ? Elle laisse une trace qui ne ment pas ou peu, et sa poésie réside dans le souvenir éphémère qu’elle laisse au fond de chacun·e.

Clémentine Picoulet









Conception, scénographie et mise en scène : Aurélien Bory
Chorégraphie : Shantala Shivalingappa
Avec Shantala Shivalingappa, et Loïc Schild (percussions)
Collaboration artistique : Taïcyr Fadel
Création lumière : Arno Veyrat
Composition musicale : Joan Cambon
Conception technique décor : Pierre Dequivre, Stéphane Chipeaux-Dardé
Costumes : Manuela Agnesini, avec l’aide précieuse de Nathalie Trouvé
Régie générale : Arno Veyrat
Régie plateau : Thomas Dupeyron
Régie son : Stéphane Ley
Assistant à la création lumière et régie : Mallory Duhamel

© Aglae Bory

4 au 14 décembre 2019
ThéâtredelaCité