CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Arrivederci// L'Escale Tournefeuille




VARIATIONS POUR CORDES À LINGE


publié le 29/11/2019
(L'Escale Tournefeuille)





« Ils paraissaient vivants quand, gonflés par la brise,
ils essayaient de se détacher à tout prix du fil qui les retenait. »

 

Plusieurs cordes tendues horizontalement fendent le plateau. À cour, deux bras dépassent des pendrillons et étendent soigneusement des robes, faisant coulisser la corde. Bientôt une robe atteint l’autre côté de la scène : c’est bien entendu ce moment que choisit une autre paire de bras pour sortir des coulisses à jardin et battre la poussière d’un coussin, enfarinant le pauvre habit tout juste étendu. Aux éclats de voix des deux voisines, répond la chaleur des accordéons et trompettes d’une Italie festive.
Dans Arrivederci, la dernière création du Clan des Songes après les très beaux Cité  et Bout à bout, Marina Fontefusco rend hommage au pays de son enfance en un paysage à la fois intime et collectif. Le point de départ : ces cordes à linge qui font le décor si typique des rues italiennes. La marionnette n’est pas loin, avec ces vêtements manipulés grâce aux fils et leurs poulies.

Buongiorno !

Matériau riche de sens, l’habit est le motif central et multiple, permettant une narration à cheval entre les sphères privée et publique. Étendu à l’extérieur, porté en public, il évoque la personne qui le vêt ou le vêtait, peut receler le souvenir d’un âge, les indices d’un trait de caractère, d’une activité, de goûts… Ici, le Clan des Songes s’empare donc de ce médium et l’explore à toutes les sauces, y joignant le mouvement, l’ombre, la vidéoprojection même…
Tantôt objet, tantôt marionnette, l’âme du vêtement ne tient qu’à un fil : celui du rôle des comédiennes. Celles-ci sont à la fois personnages – incarnant deux femmes étendant le linge, inexorablement – et techniciennes d’une scénographie évolutive, manipulatrices de ces tissus suspendus qui semblent s’animer dès que leurs propriétaires ont le dos tourné, comme le Casse-noisette d’une garde-robe. Manipulés grâce aux cordes et poulies depuis les coulisses, se déplaçant latéralement, s’agitant, dansant, les habits sont parfois accompagnés de voix off – rires ou phrases en italien fougueux dont la traduction n’est pas nécessaire pour en saisir les intentions et les sujets. Autant dire qu’on ne tarde pas à personnifier ces vêtements habités. Parmi eux, on croise régulièrement le chemin de Maria, une petite jupe rouge à pois, jeune chipie malicieuse, impertinente et énergique.
Si certaines scènes sont très figuratives, avec du linge traité de manière anthropomorphe – ribambelle d’écoliers, chorale d’enfants de chœur, duo de danseurs, duel de jeans façon cow-boys, etc. – d’autres sont plus métaphoriques ou poétiques : guerre de territoire symbolisée par deux armées de chaussettes rouges et blanches, robe trempée qui « pleure » ses gouttes d’eau, pyjama de bébé serré avec émotion contre l’épaule d’une étendeuse de linge, fumée qui entoure la robe d’une mère fumante d’exaspération… Les triangles des slips deviennent fanions d’une fête de village, avant que ne démarre un bal de sous-vêtements. Tous ces tableaux fonctionnent, et les images créées sont volontiers poétiques ou comiques. D’autres sont simplement esthétiques, créées par des jeux visuels : la beauté des ombres chinoises dessinées par les dentelles de la lingerie, par exemple.

Ti amo, ti amo

Ces variations textiles sont ponctuées par la présence des deux femmes, qui n’en finissent décidément pas d’étendre le linge. La distinction entre leurs deux personnages s’accentue au gré des scènes, allant jusqu’à rappeler le classique duo de clowns, l’une mettant l’autre en valeur par contraste. Elles ont chacune leur manière de travailler : l’une par le sérieux à la limite de l’austère, l’autre par le ludique à la limite de l’écervelé. Étendre le linge devient prétexte, situation de base, chacune inventant sa fuite de la corvée : se plonger dans les souvenirs pour l’une, s’imaginer tout un monde pour l’autre. Qu’elles soient tournées vers le passé ou l’avenir, entre leurs mains le linge devient boîte à souvenirs ou lanterne magique : on croise ainsi cette femme pétillante qui danse à tout-va et s’imagine nager dans les flots de la Méditerranée entre de grands draps étendus, mais aussi cette autre qui reste concentrée sur son ouvrage, plus mystérieuse.
On demeure néanmoins à la surface de ces personnages, le focus étant plutôt mis sur les images créées et la myriade de références et clins d’œil culturels qu’elles brassent : dialogues animés d’une langue vive, quotidien en plein air, prépondérance de la famille, place de la religion, western spaghetti, hommage au kitsch italien que l’on retrouve dans certaines chansons diffusées et motifs vidéoprojetés…
Au fur et à mesure de ce défilé coloré, les cordes traversant le plateau se font la portée musicale d’une ode aux villages italiens, à un quotidien personnel comme à une culture partagée. Une narration se tisse entre les différentes mailles de la pièce, au fil de cette collection de tableaux animés et de petites séquences malicieuses – mention spéciale aux cloches de l’église sonnant la fameuse Ti amo d’Umberto Tozzi, parfaite transition. C’est un portrait pittoresque et bien vivant, dont la dose de rétro – remercions la radio des années 60, les robes vives à pois, les tubes, les habits blancs du dimanche… – ne donne pas à voir une photo aux tons sépia, mais plutôt une joie sans bêtise, des bêtises sans catastrophe, une nostalgie joyeuse et colorée. Arrivederci !

Gladys Vantrepotte









© DR

Scénario, mise en scène et création de l’univers visuel : Marina Montefusco assistée par Magali Esteban en étroite collaboration avec Erwan Costadau, Fanny Journaut et Noémie le Tily
Jeu et Manipulation : Magali Esteban et Fanny Journaut
Création et régie lumière, vidéos et projections : Erwan Costadau
Création des costumes, travail du linge et teintures : Noémie Le Tily
Musique originale : Grégory Daltin et Sébastien Gisbert
Musiciens : Julien Duthu (contrebasse), Olivier Lachurie (trombone), Laurent Guitton (tuba), Fabien Versavel (trompette), Grégory Daltin (accordéon), Sébastien Gisbert (percussions), Patrick Auzet Magri (chant)
Prise de son et enregistrement : Rémi Vidal et Mathieu Requis
Structure scénique : Delphine Lancelle et Régis Friaud
Réalisations techniques : Alain Faubert
Création graphique support de communication : Pascal Pariselle
Photos : Frédérick Lejeune
Direction de production, organisation des tournées : Hervé Billerit

24 et 26 novembre 2019
L'Escale Tournefeuille