CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Après grand, c’est comment ?// Théâtre des Mazades




SECOURIR LES RÊVES


publié le 22/12/2019
(Théâtre des Mazades)





« Je m'appelle Titus
Je suis un enfant tranquille
Les Grands voudraient que je bouge que je m'agite que j'esticule
Moi je m'assois sur l'escalier
Et je m'en vais »
Claudine Galea, Après grand, c’est comment ?

 

« Est-ce que les vagues se font mal quand elles rencontrent les rochers ? Est-ce qu’on grandit toute la vie ? ». Et à quoi rêve le petit Titus qui aime rester silencieux, assis sur son escalier ? Avec tendresse et générosité, le collectif La Sotie porte à la scène le texte Après grand c’est comment ? de Claudine Galea. Cette toute nouvelle création jeune public, présentée au Théâtre des Mazades, explore l’univers farfelu et poétique de Titus. Échappées musicales, mise en lumière inventive, et scénographie pleine de symboles. Autant d’éléments qui permettent à l’imagination très touffue de cet enfant pas très causant de prendre vie… et d’affronter, non sans heurts, les injonctions sociétales et parentales.

« Pays pas sages »

Trois espaces. À jardin, les parents, enfermés dans leurs petites fenêtres, prisonniers d’un monde étriqué. Ils sont la réalité, les tâches de tous les jours, ils sont dans le cadre et sont le cadre. À cour, un musicien sur sa mini-scène de concert, comme parachuté ici avec un décor qui lui colle à la peau. Garant du monde de l’enfance, il tente de préserver cette bulle fragile, toujours menacée par la rudesse du réel – « Il rêve, laissez-le tranquille ! ». Et puis, au centre du plateau, Titus perché sur son escalier, partagé entre ces deux mondes jamais raccords, jamais d’accord. Titus qui joue à l’aventurier, Titus qui se pose mille questions, Titus qui invente des verbes – « je libellule, je patate, je violoncelle, je bain moussant, je silence ». Le silence ; source d’inquiétude pour ses parents. Un enfant, « ça crie, ça déménage, ça horripile les parents », leur dit le médecin. Forcé de prendre des « pilules nulles » censées le rendre normal, Titus voit son royaume s’effondrer. Fini les « mots très beaux » ; adieu soupe parlante ; envolé l’escalier vivant. Mais face à la détresse de leur fils, les parents vont renoncer à suivre les prescriptions du docteur. Une corde de draps noués entre eux permettra aux deux mondes de se rejoindre. Et aux parents, peut-être, de quitter leur carcan d’injonctions pour entrer dans ces « pays pas sages » chers à Titus.

Poésie de l’innocence

« Les rêves fondent si on les dit et qu’ils sont pas compris » ; l’essence du spectacle pourrait être contenue dans cette seule phrase. Les questions liées à l’incompréhension et à la normativité se situent en effet au cœur de l’histoire de Titus. Les surprises scénographiques et les jeux de lumière font écho à ces problématiques soulevées par le texte de Claudine Galea. Truffé de trésors d’écriture, celui-ci se fait cependant trop explicatif. Là où le silence et la beauté de l’image pourraient suffire à l’entrée dans le rêve, la poésie s’éclipse parfois au profit de scènes plus didactiques. Le fil musical permet toutefois de retourner dans cet imaginaire à la fois doux et déjanté. Le spectacle prend alors des allures de comédie musicale – avec un aspect kitsch qui mériterait d’être exploré davantage – ou de concert de rock ; le public frappe le rythme dans ses mains, la scène est envahie de nuages de fumée, de danses endiablées et d’acrobaties. Jonglant entre jubilation et instants suspendus, la mise en scène de Marie Halet est soignée, généreuse et énergique. Peut-être que le silence et la contemplation, incarnés par Titus, gagneraient à trouver davantage de place dans cet ensemble foisonnant ? Le message et le plaisir parviennent néanmoins à tracer leur chemin : grandir n’appartient pas qu’aux enfants, (s’)inventer est essentiel.

Lucie Dumas









Texte : Claudine Galea
Jeu, mise en scène, création lumière, construction et régie : Collectif La Sotie
Avec : Guillaume Boutevillain, Claire Fleury, Marie Halet, Victor Ginicis, Nicolas Jean, Roland Leclère et Jean-Luc Maurs

© Paul Roquecave

18 décembre 2019
Théâtre des Mazades