CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

A(pa)trides// Théâtre Jules Julien




TRÉTEAUX ET FRONTIÈRES D'ACIER


publié le 18/10/2020
(Théâtre Jules Julien)





La compagnie des LabOrateurs est une fameuse pépinière de projets dramatiques toulousains. Constituée de promotions du Conservatoire, elle est une planche d’envol pour de nouvelles compagnies telles MégaSuperThéâtre ou Le Club Dramatique (que le Clou suit de près !). Les jeunes comédien·ne·s y montent et démontent des formes classiques, souvent avec un délice flagrant et beaucoup de talent d’écriture, et transmettent avec application les récits, les noms et la saveur des langues dramatiques. Cette saison, les LabOrateurs proposent A(pa)trides au théâtre Jules Julien: une formule dopée de l’Orestie, le mythe des Atrides. Travaillant ses créations pour qu’elles soient également visibles par des enfants ou des adolescents, la compagnie sait mettre en avant les lignes de force, la structure de l’intrigue, et ouvrir un texte de théâtre avec toutes les petites explications et introductions que la complexité exige… Il arrive cependant que cette complexité recèle en fait la logique du mythe. Comme on dit parfois de la tragédie : aucun suspens, on connaît déjà la fin, le drame arrive inexorablement… À quoi bon jouer ? Relancer le cycle ? Uniquement pour le plaisir de répéter, de vérifier que tout roule, que rien, vraiment rien, n’aurait pu bousculer les rouages des vengeances en cascade, incrustés de petits instants de dilemme, ni annuler le fatum lourd et poisseux du cercle vicieux, jusqu’à la mort.  Le résultats est d’une efficacité tonitruante, et a le mérite de faire rire tout en transmettant la furie des hommes et l’inquiétude qu’elle ne repousse sans cesse ses limites !

Devant, dedans, derrière la caisse

La mise en scène rappelle les règles des représentations antiques. Dans les théâtres à ciel ouvert, le public encercle le plateau qui est fermé par un mur de scène ; ici, même disposition : un monospace ferme l’espace de jeu. Comme dans le théâtre antique, les crimes ont lieu à l’intérieur, le sang ne coule pas sur scène, et du toit descendent dieux et oracles, héros en triomphe, quand depuis l’intérieur de la voiture apparaissent les autres personnages. L’aspect take-away-show n’est pas sans rappeler les voyages et errances des personnages, leurs départs et retours fracassants les reliant à d’autres cités sœurs ou ennemies (Troie, Sparte…). Le dénuement et la simplicité du décor fonctionnent à merveille : ajoutez une à deux tentes igloo et la cité apparaît… Le chœur entre en scène pour faire entendre la plainte, les voix si proches et lointaines dans l’air du soir : concert d’Oreste(s) avec en ligne de mire, son sort de dernier descendant poursuivi par les Érinyes pour avoir vengé son père et commis le matricide… Tous les personnages se mettent en place ensuite, les comédiens prennent, échangent, font défiler tous les rôles pour dresser la logique des entrelacs fatidiques. Mais à chaque étape, on entend « et s’il n’avait pas…. » ou « pourquoi veut-elle se venger ? » et la machine du jeu reprend, relance un nouveau défi qui immanquablement retombe sur la même logique : l’enfermement des personnages dans le système clos par la faute, la haine et l’honneur. L’affaire est si huilée qu’il suffit d’un peu de musique, d’une esquisse de chorégraphie pour que les enfants s’alignent sur l’effet de transe, transportés par la douce folie qui fait que tout roule… que la tragédie avance… et qu’ils votent malgré eux la mort d’une victime à sacrifier…

Pas d’Atrides sans apatrides

Tous les éléments du décor parlent d’exil et de précarité. Par des stratagèmes scéniques très comiques, les conflits de races, de sexes, de générations, de traditions et d’honneur sont revendiqués tour à tour. Par Cassandre, par exemple, lorsque l’humanité pose des limites à son genre, que l’hospitalité devient une question d’intégration et d’aliénation, que l’on ne tient pas compte de la parole des étrangers ; par Atrée et Thyeste, lorsque la paix dépend de traités ou du tracé des frontières, lorsque les lois et les États décident de sacrifier des catégories de ressortissants pour des raisons administratives, lorsqu’on pratique le libre-échange des corps aux portes des villes, lorsque les identités deviennent interchangeables… Ainsi, peu à peu s’écrit sur les portières de ces tréteaux sur roues l’arbre généalogique de tous les Atrides qui, des frères ennemis, mène jusqu’aux guerres et aux vengeances. Une logique donnant l’occasion de jauger l’accueil que l’on ferait d’un criminel pourchassé par les déesses de la vengeance, sans répit. Où court Oreste ? Quelle démocratie tempérante serait capable de lui ouvrir ses portes aujourd’hui comme Athènes à l’époque du mythe ? La machine infernale fonctionne à plein et montre, expérience de théâtre à l’appui, que le cœur des hommes est souvent incapable de sortir de sa logique fermée et conflictuelle. Au point d’inventer des hommes sans terre et des étrangers sans frontière ! Quelle drôle de logique, celle de la patrie, quand on oublie de quelle terre vient l’humanité. Instants de jubilation intelligente et vraiment désarmante.

Suzanne Beaujour









De et avec (en alternance) : Clarice Boyriven, Nathan Croquet, Clémence Da Silva, Louise Guillame-Bert, Aurore Lavidalie, Magali Lévêque, Luce Martin-Guétat, Noé Reboul, Eugénie Soulard et César Varlet.

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Du 12 au 13 Octobre 2020
Théâtre Jules Julien