CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

And so you see// Théâtre Garonne




GORGEOUS


publié le 31/03/2018
(Théâtre Garonne)





Le biais est pris dès les premières secondes, la majesté des premières notes, l’incongru des premières images. La réception part en oblique, cherche son équilibre entre la charge solennelle de la musique et le décalage ironique offert par cet étrange cocon humain : sortant de son emballage, naissant à rebours de la messe des morts – et quelle messe – un corps sous cellophane prend vie et formes. Et quelles formes !

Colonial and post-

Rivée à un dispositif vidéo en prises directes, la mise en scène de Robyn Orlin joue de notre regard, de notre fascination, des limites que la pudeur entrevoit peut-être, et auxquelles elle renonce, toute au spectacle captivant des ondulations charnelles, des matières organiques et artificielles, des jeux de couleur. Au bleu de la coiffure répond l’orange des fruits que cette chrysalide aux péchés plus ou moins mignons dévore, espiègle et inquiétante. Fascination, donc – double distancié de regards historiques ?
Albert Ibokwe Khoza est bien cette Vénus stéatopyge revisitée, dont l’hypertrophie inversée (ventre contre fessier) rappelle la figure de Sawtche – la Sud-Africaine Sarah Baartman, celle que l’on appelait, dans l’Europe du XIXe siècle, la Vénus Hottentote. C’était le temps des zoos humains, qui deviendrait ensuite le temps des expositions coloniales. Peu à peu, le soliste précise des contours politiques et notre regard se voit rappeler ces sujétions, les anciennes comme les contemporaines, recréées ici par le travail vidéo, qui offre à l’œil un corps et son relief spectaculaire. Exploration de différentes échelles, plongées, effets de diffraction, jusqu’à ce plan magnifique où la Nubian Queen capture une spectatrice dans son miroir. Au centre du plateau, le performeur s’impose sous tous les angles et ne cesse de maintenir le contact, alors même qu’il tourne le plus souvent le dos. Maître d’une sujétion inversée ? Et pourtant, que d’exultation dans cette forme au fond grave. L’incroyable réussite : évoquer maux du passé et du présent sans briser la jubilation, l’émancipation par la danse et la voix de ce corps androgyne, corps traversé de jouissances, qui prend résolument le pouvoir.
La voix ? Les, faudrait-il dire. Plus protéiforme encore, la partition vocale de Khoza mine le requiem de Mozart, y libérant toute une ménagerie, des cris gourmands ou orgasmiques, des éclats naïfs et joyeux ; au sérieux d’une forme ciselée, techniquement impeccable, répond cette personnalité fantasque, bourrée de dérision, qui donne à la démesure du dispositif et du corps en scène un caractère étonnamment léger, follet. Comme ce paon-papillon dont le danseur arborera la parure, en une séquence de toute beauté, indissociablement esthétique et politique. Un battement d’ailes au nez de Poutine, offert aux enfants-soldats.

Manon Ona









avec Albert Silindokuhle Ibokwe Khoza
costumes : Marianne Fassler
lumière : Laïs Foulc
régie générale : Thabo Pule

© Jérôme Séron

31 mars 2018
Théâtre Garonne