CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ami(s)// Théâtre du Grand Rond




AIME-MOI, STP.


publié le 19/01/2020
(Théâtre du Grand Rond)





Presque cinq ans après sa création et deux ans après son passage à ARTO, Ami(s) revient dans la région grâce au concours de Marionnettissimo et du Grand Rond, tandis que les deux artistes du Groupe Déjà présenteront au Centre culturel Alban Minville leur dernière création : Cowboy ou indien ? Dans ses spectacles qui mêlent humour et théâtre d’objets, la compagnie basée dans la Sarthe questionne notamment nos manières de vivre ensemble, de nous attacher et de nous éloigner les uns des autres, de nous aimer et/ou de nous détester. Autre élément récurrent : l’animal. On n’a pas fini de mettre en scène des animaux pour parler de l’espèce humaine… Ici, il s’agit d’un chien, interprété en solo par Antoine Meunier.

Solo pour un cabot

Des poubelles sous un réverbère et leur vomissement d’ordures éparses ; un chien attend le public dans ce décor de fond de ruelle, de pied d’immeuble. Si Walter est là, c’est pour parler aux humains. Il vient en paix, mais ne compte épargner personne pour autant. Histoire de se mettre au diapason de notre espèce, il se dresse sur ses pattes arrière, retire son touffu costume canin et ne garde du chien que le point de vue et les attitudes. Quelque part entre militant prosélyte, Père Castor, conférencier Ted, vieux sage et toutou larmoyant… ce chien s’adresse directement au public, cherchant immédiatement à créer du lien. Si l’on imagine bien la pertinence de cela lors d’une représentation de rue, le public semble plus timide en salle. Pourtant il suit, avec amusement et tendresse, ce candide canidé qui tente de lui apporter un peu de lucidité envers lui-même.
C’est en tant que « meilleur ami de l’humain » que ce chien est là. Et c’est en tant que tel qu’il vient lui parler d’amitié. Ça se tient. Sans pour autant omettre de relever le fait que l’humain n’est peut-être pas, lui, le meilleur ami du chien, le cabot questionne les raisons de cette amitié particulière, puis se place en observateur des amitiés interhumaines. Il bascule alors régulièrement de son rôle de narrateur et de philosophe vers l’interprétation d’une grappe de personnages, à l’aide de détritus issus des bennes à ordures qui l’environnent. Ces personnages de théâtre d’objets sont son maître et ses ami·e·s, dont Walter analyse les rapports depuis sa position de chien fidèle. Il s’agit vraisemblablement d’une bande de jeunes trentenaires tels les personnages de la série Friends qui auraient oublié de rester ami(s)…
Régulièrement, Walter le jeune chien fou est pris de brusques accès de surexcitation qui le font courir sur toute la scène, réveillant les spectateurs qui seraient tentés de s’assoupir. Une attitude surprenante qui peut s’avérer fatigante ou énergisante – c’est un enfant « vivant » dira-t-on ! Néanmoins, malgré la quantité de texte et le peu de silences, et bien qu’il puisse décrocher parfois, le spectateur ne s’ennuie pas, tenus qu’il est par la laisse de ce chien en mission.

« J’adore cet humain ! »

L’échantillon d’humain·e·s proposé via l’imaginaire et les souvenirs de ce chien est composé de personnages plutôt comiques. Touchants parfois, ils restent surtout proches du cartoon ou de la série humoristique, voire du stand-up : quelques traits principaux accentués, et une déclinaison d’interactions et de répliques qui surfent notamment sur le comique de répétition et de situation, ou les gags visuels. Il y a le vrai pote, le mec barbant et arrogant, la sœur un peu « gourde » – littéralement puisque c’est l’objet qui la représente –, la femme sympa et compréhensive, le chômeur passionné – « Heureusement qu’il n’y a pas assez de travail pour tout le monde, sinon on serait tous mal ! ». On remercie Bertrand pour cette – éthylique mais non moins sensée – philosophie du soir… Malgré leur aspect caricatural, les personnages traversent des situations assez banales et réalistes pour que chacun·e puisse s’y retrouver. Mais le rire vient surtout de l’art de la grimace et des mimiques dans lequel Antoine Meunier excelle et dont il semble se délecter. Son jeu peut rappeler celui de certains improvisateurs, et si quelques vannes ou chutes frisent le cabotinage – normal pour un cabot ? –, la tonalité comique qu’il entretient permet à l’ensemble de rester léger, et donne envie de se lâcher simplement, de rire bêtement tout en écoutant cette critique de notre société finalement assez bienveillante.
Le sujet principal en procès – car s’il fallait traiter tous les chefs d’accusation à l’encontre de l’espèce humaine, le spectacle durerait bien plus longtemps – est l’amitié. Par ce prisme, c’est surtout l’histoire d’une solitude qui est racontée. De celle à laquelle l’humain semble destiné, inexorablement. De celle que l’humain passe son temps à fuir, obstinément. De celle qui apporte ou découle d’une misère relationnelle. Qu’est-ce qui fait qu’avec le temps, l’âge et les responsabilités, l’on s’éloigne de ses amis ? Pourquoi oublie-t-on de prendre le temps, de prêter attention aux proches que l’on délaisse, d’avoir conscience des priorités que l’on inverse, du bonheur que l’on arrête de poursuivre, des soucis matériels par lesquels on accepte d’être guidé·e·s ? Qu’est-ce qui fait que l’on s’enfouisse si facilement dans les écrans, que l’on s’enfuie vers des solutions confortables et rassurantes, que l’on s’enferme au risque de s’isoler toujours plus et de répandre cette contagieuse solitude au sein d’une espèce de pourtant 7 milliards d’individus ? Walter le chien observe cette bande d’humains avec étonnement et incompréhension. Pourquoi le meilleur ami de l’Homme n’est-il pas un autre humain ? Son hypothèse sur la question : le problème de l’humain est qu’il veut être aimé, sans pour autant être prêt à aimer. Mais tandis que la bête explique à l’humain sa bêtise, et malgré son dépit, elle conserve une certaine tendresse à l’égard de cette espèce un peu stupide et arrogante. Grâce à cette légèreté de ton et à la distance permise par ce point de vue canin, le spectacle échappe au piège de la culpabilisation, ce qui donne plus de poids à son message.

Gladys Vantrepotte









Écriture : Sébastian Lazennec et Antoine Meunier
Mise en scène : Sébastian Lazennec
Avec Antoine Meunier
Création lumière : Simon Rutten
Costume : Agnès Vitour
Régie technique son et lumière : Simon Rutten ou Jérôme Guilmin
Construction du décor : Jean Claude Meunier, Olivier Clausse
Image : Nicolas Boutruche
Création sonore : Julien Leguay et Sébastian Lazennec
Production et diffusion : Émilie Métris

14 au 18 janvier 2020
Théâtre du Grand Rond