CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

AmalgameS// Théâtre des Mazades




ANTIVIRUS


publié le 21/10/2020
(Théâtre des Mazades)





Il est hélas devenu évident aujourd'hui que notre technologie a dépassé notre humanité.
Albert Einstein

 

La solide réputation de la Cie Singulière ne semble plus à faire au vu des gradins du Théâtre des Mazades qui ne cessent de se remplir en cette froide soirée d’octobre. Issue de la formation du Lido – ESACTO et lauréate de l’opération jeunes talents cirque en 2006, la compagnie toulousaine a depuis parcouru beaucoup de chemin. Après SoliloqueS  et ApartéS, AmalgameS vient s’ajouter à la liste de leurs créations aux jolis noms pluriels : « parce que si le singulier n’est jamais pluriel, le pluriel est toujours singulier ». Et singulier, ce nouveau spectacle l’est assurément, tout en tentant de rendre « possible une collectivité d’individus en majuscule ». Présenté par le Grand Rond et La Grainerie en partenariat avec le Théâtre des Mazades, AmalgameS est dans la digne lignée des précédents : de qualité et surtout… surprenant !

« Bienvenue au cirque sécuritaire ! »

La scène est quasiment vide : le spectateur découvre un décor si épuré qu’il pourrait ne pas en être un. Une dizaine de barrières au bord et une régisseuse entourée d’ordinateurs, casque sur les oreilles, très concentrée. Pas de musique d’ambiance, seul le joyeux brouhaha du public. Rien d’anormal. Soudain, le silence se fait et apparaît de nulle part un gorille noir sur un vélo bleu, une étrange chimère, comme un rêve éveillé. Le retour à la réalité est d’autant plus brutal lorsqu’un conférencier maladroit s’approche pour parler des nouvelles mesures dues à la pandémie de Covid-19 qui ont impacté le spectacle, dont le sujet socle est la sécurité en lien avec les nouvelles technologies. Vous êtes-vous déjà demandé quelle place ces dernières tenaient dans votre vie ? Quelles ont été leurs évolutions ? Et à quel point elles peuvent infiltrer votre intimité et votre esprit ? Sous l’œil caustique d’un pianiste douché d’une lumière chaude, se jouent des saynètes participatives, marque de fabrique de la compagnie et dont son public est friand, entrecoupées d’entractes équilibristes millimétrés et majestueux – mais bien sûr « sécurisés », rappelle-t-on. Soulignés par une musique évoquant les films muets du XXe siècle, ces tableaux, tantôt humoristiques, touchants ou poétiques laissent le souffle court. Habituellement défini comme mélange hétérogène, « amalgame » signifie plutôt « espoir et jeux » (amal : espoir en Arabe, game : jeu en anglais) en langage Singulier. Spectacle hétéroclite, sa mécanique foutraque est pourtant d’une précision redoutable et bien huilée.

« Trouver comment on peut résister à ça »

Les nouvelles technologies et leur omniprésence dans le quotidien contemporain sont un sujet aussi fascinant que terriblement inquiétant. Enjeu d’actualité traité maintes fois par la fiction, y compris très récemment avec Effacer l’historique de Gustave Kervern et Benoît Delépine, il ne l’est hélas pas toujours avec justesse et profondeur. C’est pourtant l’exploit que parvient à accomplir AmalgameS. Résolument multimédia, le spectacle n’hésite pas à user et abuser des outils technologiques décriés afin de faire passer un message résolument politique, critique et social. Par le biais de la relation public-artiste astucieusement explorée par la compagnie, le quatrième mur explose, mettant le spectateur au centre de la problématique sécuritaire : il se sent happé, bousculé dans ses ressentis et croyances, et n’en ressort pas indemne. À en croire les habitués de la compagnie Singulière, c’est d’ailleurs bien pour cela qu’il y vient.

Séverine Pailhé-Bélair









Cie Singulière

Mise en scène : C. Coumin

Avec T. Bodinier, M. Camara, L. Hillel et M. Vienot
Pianiste : D. Masson
Bidouilleuse informatique : H. Tourmente
Costumes : J. Costadau
Production : S.Mouilleau
Administration : A. Savatier
Diffusion : D. Strée

Présenté par La Grainerie – Fabrique des Arts du cirque et le Théâtre du Grand Rond, en partenariat avec le Théâtre des Mazades

© DR

Du 7 au 8 Octobre 2020
Théâtre des Mazades