CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Aïe ! Un poète !// Cave Po'




LA DANSE DES MOTS


publié le 19/12/2019
(Cave Po')





Au terme d’une résidence d’artiste à la Cave Po’ l’année dernière, Anne Rebeschini, figure centrale de la Compagnie des Sens, propose un spectacle dansé et joué à partir de Aïe ! Un poète ! de Jean-Pierre Siméon. Ce texte se présente sous la forme d’une « lettre intime à un correspondant que la poésie intimide ». Une mise en voix et en mouvement parfaitement à sa place sur la si belle et minuscule scène de la rue du Taur, malgré de petits réglages à faire peut-être encore.

Immersion poétique

Tandis que le public entre et s’installe, la danseuse fait ses étirements. Très vite, un dialogue nait entre cette comédienne et les réponses d’un micro-trottoir sur la poésie. Anne Rebeschini invite alors la salle à un voyage en poésie, par immersion. De Prévert à Villon, de Desnos à Maïakovski, des Fables de La Fontaine aux haïkus d’Extrême-Orient : le spectateur vogue d’une époque à l’autre, d’un continent à l’autre, d’un genre poétique à l’autre et découvre, en une heure, de multiples aspects de la poésie. Un tour d’horizon riche et varié qu’il ne regrettera pas.

« Je veux manger ta peau comme une amande intacte » (Pablo Neruda)

Le dispositif scénique est on ne peut plus simple. La scène nue. Des éclairages sobres. Un costume modulable noir qui se fait tour à tour pantalon, robe de flamenco ou hidjab. Une simplicité au service du texte, des textes : le public n’en entend que mieux les multiples voix poétiques du personnage. Il peut même apprendre goulûment un vers de Neruda. Et la danse dans tout cela ? Le travail corporel ramène sans cesse, et c’est heureux, au lien étroit qui unit la poésie et le corps : qu’il soit souffle, pulsation sanguine ou sensualité des mots et des phrases. La poésie vient du corps et s’adresse au corps de l’autre plus qu’à son cerveau, loin de l’inquiétante sécheresse et de l’intellectualisme intimidant dont faisait état le micro-trottoir en ouverture du spectacle. Voilà bien de quoi désinhiber le public face à elle.
Pari gagné donc ? En grande partie. Mais le spectacle présente aussi les défauts de son engagement. Siméon conclut, optimiste, « faites confiance : il y a quelque part, qui n’attend que vous, le poème (…) ». Mêlant aux propos du dramaturge de nombreux poèmes, Anne Rebeschini veut aider chaque spectateur à trouver ce poème qui serait fait pour lui, qui lui ouvrirait la porte de la poésie ; et sa diction, très juste et habitée, l’y convie. Mais était-il bien nécessaire de chercher à illustrer de la sorte la pensée de Siméon ? Pas si sûr. D’abord, parce que cela donne au texte espiègle de l’auteur un certain sérieux qui le dessert et l’approche davantage d’une dissertation – un paradoxe, puisque la volonté était précisément de se détacher la vision souvent trop scolaire de la poésie. Ensuite parce que face à des poèmes, le texte lui-même montre ses limites. En quelques vers, Pablo Neruda ou Charles Baudelaire en disent plus et mieux que Jean-Pierre Siméon. Par ailleurs, le spectacle mériterait certainement une structuration plus nette pour que cela fonctionne. Les textes s’accumulent en effet selon une logique qui ne saute pas aux yeux. Un aspect fourre-tout qui n’est pas sans charme ni séduction, mais on se dit malgré tout que cela manque de direction. Néanmoins, en cette soirée à la Cave Po’, le spectacle a su conquérir le public, connaisseurs de poésie comme jeunes lycéens, et en cela, il touche sa cible.

Stéphane Chomienne









© DR

Avec Anne Rebeschini
Collaboration artistique : Grégory Bourut
Lumière : Amandine Gérome
Costumes : Olivier Mulin
Univers sonore : Iván Solan
Voix de la poète : Maram al Masri

11 au 14 décembre 2019
Cave Po'