CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Aïda Sanchez// Centre culturel Henri Desbals




« BONSOIR, CHERS HUMANOÏDES »


publié le 05/11/2018
(Le Bijou)





Flûte (de champagne) à la main, costume noir (élégant) et chemise d’un vert (vif) assorti aux lacets de ses baskets, Aïda et sa (solaire) coupe de cheveux entre en scène, applaudie avant d’avoir prononcé le moindre mot. Personnage charismatique au sourire effronté, la chanteuse du trio Orlando campe sur le plateau du Bijou son nouveau projet solo – plutôt bien accompagné !

Mot à bouche à oreille

Conteuse sur les bords, échevelée à la voix à peine ébréchée, elle parle d’amour, de morts et de mots. De sexe, aussi. Avec assurance et espièglerie, Aïda entremêle les morceaux musicaux de morceaux de sa vie ; des anecdotes d’enfance, des réflexions essentielles ou triviales. En quelques mots bien trouvés et bien dits, elle plonge le public dans ses histoires et ses jeux verbaux, se décrivant comme une Extra-terrienne. Expression éponyme de l’album qui introduit les petites bizarreries de cette « femme, musicienne, lesbienne ». Une alien plutôt sympathique, tout de même. Un sourire qui fait sourire, une énergie qui laisse deviner une vie bien remplie, qu’importe les années, et une manière d’être expressive… Une silhouette dégingandée qui ne retient pas ses mouvements, quitte à presque danser, une silhouette solide mais ténue, un peu comme sa voix.
Aucun cheveu blanc dans cette voix pleine, claire mais pas limpide, légèrement trouble et rugueuse surtout dans le beau registre grave qu’elle déploie avec aisance. Suave ou sauvage, toujours stable jusqu’à quelques fins de notes qui meurent en un accroc : juste ce qu’il faut de fragile pour donner à ses textes poétiques une texture tantôt mélancolique, tantôt dévorée. L’ambiance pourrait presque devenir mièvre, parfois, mais ces quelques moments laissent place aux effets de voix plus contemporains, limite bruitistes, et à ses dédicaces « à toutes les baiseuses et tous les baiseurs ! ».

Aïda et ses extra-terriens

Bien que le projet porte le nom de la chanteuse, comme souvent, les musiciens qui l’accompagnent donnent au texte toute sa dimension. Comme une conversation, la voix et les instruments construisent la narration de riffs en ostinatos, de phrases en réponses entrecroisées, et font souvent monter l’intensité du morceau jusqu’à se rejoindre, comme une seule voix, un seul cri, où le matériau vocal n’est pas forcément soliste.
Dans cet album/concert, composé par Étienne Roumanet, le contrebassiste – qui s’était déjà joint en plusieurs occasions au trio Orlando –, chaque instrument invite une palette de sons et de textures. Le violon alto et la contrebasse passent du pizzicato au legato en passant par le staccato, l’archet profond fait gronder les cordes lourdes de la contrebasse tandis que l’archet de l’alto jouant près du chevalet laisse entendre l’abyssal métal des harmoniques. Le guitariste, rythmique ou mélodique, souvent un peu les deux à la fois, emploie ses nombreuses pédales à faire changer les couleurs harmoniques, croiser les motifs qui répondent au chant. La batterie se fait légère mais expressive, jeu très fin des balais en réponse aux aériens pizzicato des cordes, ou explosif lorsque tout doit décoller.
Sur scène, une très grande connivence se ressent entre les musiciens et particulièrement au sein de la section rythmique. Si le jeu de l’alto et le bugle sont parfois trop en retrait, pas assez assurés encore, tout laisse à croire qu’une fois les partitions envolées et les points de rendez-vous totalement intégrés, la concentration des premiers concerts laissera place à davantage de fluidité pour rejoindre l’expressivité et l’énergie positive de la section rythmique. En effet, la complicité de la batterie et de la (contre)basse apportent à l’ensemble une synchronisation du tempo, de l’intensité et de l’intention qui se fait à la fois l’assise et l’élan de la musicalité. On a donc hâte de voir s’affirmer le large potentiel de ce projet tout neuf.

Gladys Vantrepotte









Chant, composition : Aïda
Contrebasse/Basse Etienne Roumanet
Bugle/Alto Alain Martinez
Batterie. Patrick Goraguer
Guitares Benoit Medrykowski

5 février 2020
Centre culturel Henri Desbals