CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Aglaé// Théâtre Sorano




AGLAÉ : NI DIEU, NI MAÎTRE


publié le 30/03/2018
(Théâtre Sorano)





Les théâtres Garonne et Sorano co-accueillent Aglaé, solo théâtral écrit et mis en scène par Jean-Michel Rabeux à partir du témoignage d’une prostituée de 70 ans, rencontrée dans le Sud de la France. C’est Claude Degliame qui incarne cette femme dont la vie si singulière prend place dans la collection #1 du Sorano, dédiée à des portraits féminins.

« Un métier comme un autre »

C’est par hasard que Jean-Michel Rabeux la rencontre. Au bout de plusieurs heures d’entretien (et de quelques verres de rosé) avec cette prostituée septuagénaire, l’artiste recueille la matière nécessaire pour façonner une parole dont Claude Degliame s’emparera à merveille. On la nomme Aglaé, non pas qu’elle ait honte, loin de là, mais son anonymat est garanti par respect pour la famille de son fils qui ne connaît pas la vérité. Pour les soirs de représentation, changement de configuration : le public est installé sur la scène, dont une partie au milieu, répartie sur des tabourets de bar. Ambiance néons, fenêtres lumineuses et podiums réfléchissants tout droit sortis de ces cabarets dont les effluves appartiennent à une autre époque. Lunettes exubérantes, nuisette en satin et dentelle, bottines à lacets, Aglaé fait son entrée avec un « BONSOIR ! » qui attend fermement une réponse. Elle nous rejoint comme elle rejoindrait des amis, et c’est avec désinvolture qu’elle commence à confier sa vie et son destin. De ses débuts à l’âge de douze ans (à moins que ce ne soit dix), quand elle « rendait service » aux copains de son frère pour un franc. Toujours ok pour rendre service mais pas gratuitement ; et puis après tout, dit-elle, « elle avait ça dans le sang ». Des détails de sa vie, son parcours dans les grandes lignes : de Sarcelles à Marseille, en passant par la rue Foch et le bois de Vincennes, Aglaé a tout connu. Elle raconte sans détours, avec une verve crue, jamais vulgaire, sa vie de pute – « pas prostituée, pas péripatéticienne, rien qu’une pute ». Le trottoir, la violence, les milieux mondains, le luxe, spécialiste des spécialités et autres demandes farfelues, Aglaé nous offre un tête-à-tête aussi touchant qu’étonnant. Avec un regard lucide, consciente de sa condition, elle nous parle, sans jamais tomber dans le fatalisme, de son choix et de son amour assumés pour ce métier, dont on dit qu’il est le plus vieux du monde ; l’intérêt qu’elle lui porte, l’impact sociologique qu’elle lui associe bref, son statut de sondeuse d’âme et l’accès à toutes ces intimités qui lui offraient finalement la clé vers une certaine forme d’humanité, ce qu’elle a de pire comme de meilleur.
Claude Degliame incarne fortement et presque charnellement le personnage d’Aglaé, elle l’a dans la peau : sa voix rauque, ses mimiques, sa minauderie couplée à son franc-parler, deviennent la rampe de lancement parfaite pour les anecdotes graveleuses, déclamées avec une jubilation certaine. Le texte et son langage vrai sont transposés en voix dans une mise en scène intimiste, en prise directe avec le public. Aglaé circule parmi les spectateurs et se confie, laissant derrière elle les vapeurs des quelques verres d’alcool qu’elle avale d’une traite durant le spectacle. C’est une femme entière, sans langue de bois, qui déclame son amour et « elle vous le dit la putain, l’amour y en a plein de sortes », celui de son métier mais aussi de la littérature, sans oublier sa colère et son dégoût vis-à-vis de la loi et du maquereautage. Une dame – Jean-Michel Rabeux parlera d’un « monstre sacré » – qui se laisse aller aux jeux des petites histoires, celles qui ont fait sa grande histoire.

L’important, c’est…

Aglaé partage, avec un plaisir certain, son univers, ses rêves et ses désillusions, ses joies et ses peines, ce qui est primordial pour elle restant la Liberté. De choisir, d’assumer ses choix, la liberté d’être différente, la liberté de se défaire des conventions sociales. La mise en scène, le texte et le jeu de Claude Degliame rendent le témoignage d’Aglaé d’autant plus percutant et persistant dans l’esprit des spectateurs, qui gardent en mémoire son énergie et sa force. Aglaé ne peut laisser indifférent·e, la pièce rend l’hommage qui est dû à une femme dont la lucidité n’égale que la causticité de son humour. Le public en ressort avec l’impression d’avoir fait une rencontre incroyable, croisé le regard d’une femme autre et qui ose l’être, d’une humanité particulière, sage et fantasque à la fois. « Le féminin sous toutes ses facettes » : si tel est l’effet escompté par cette programmation, c’est une réussite. Une femme dont la parole, ici libérée, propose sa vision des femmes, celles qui osent, qui s’affirment et qui brandissent leur liberté d’être, leur liberté tout court.

Pénélope Baron









Avec Claude Degliame
Scénographie : Jean-Michel Rabeux et Jean-Claude Fonkenel
Lumières : Jean-Claude Fonkenel
Assistanat à la mise en scène : Vincent Brunol
Régie générale : Denis Arlot

© Alain Richard

30 mars 2018
Théâtre Sorano