CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

À vif// Théâtre Sorano




LA BELLE JOUTE


publié le 30/03/2019
(Théâtre Sorano)





Le dialogue social gît dans un cercueil.

 

Il y en avait du monde, au Sorano, pour accueillir la joute oratoire proposée par le rappeur Kery James. Une personnalité de la musique, une personnalité tout court, qui sort de son cadre d’expression habituel et remplit les théâtres depuis 2017. Qui les remplit de jeunes, de quadra comme lui, de plus vieux. De fans ou de curieux, venus entendre ce que cet artiste singulier a à dire sur une question brûlante, une question à vif, eczéma agaçant pour les uns, plaie ouverte pour les autres, blessure inscrite dans sa chair d’homme, d’artiste engagé, et dans notre grand corps français : l’état est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues ?
Vous avez quatre heures.

« Je ne suis pas spectateur de ma vie, j’en suis le sujet »

Comment rendre vivante la pensée politique ? Kery James suit ici une méthode d’expression sur laquelle il y aurait, en soi, de nombreux commentaires à faire, et les philosophes européens ne s’en sont pas privés : la dialectique. Construire une pensée dans la confrontation, penser le monde par la contradiction, passionnante approche pour qui aime la nuance et apprécie de voir s’élaborer une vision politique embrassant des points de vue divers, antagonistes ou concessifs. C’est finalement ce que ce duo présente de plus touchant : Kery James dialogue ici avec lui-même, ses positions politiques joutent, sa pensée se compose par oppositions. Il y a là comme une douloureuse schizophrénie.
Souleymaan Traoré – oui, ce nom résonne – réfute la thèse. Yann Jareaudière la soutient. On ne déroulera pas ici le passionnant assaut d’arguments, ni la rhétorique déployée par l’auteur. Toutes les armes oratoires s’y trouvent réunies. Le dialogue fait mouche car les détours propres à la pensée dialectique n’enlèvent rien, voire ajoutent, à la sincérité de Kery James, à l’authenticité de ses indignations, de ses colères.

Resssponsabilité

La diction du rappeur taille les mots, fait résonner les consonnes. Lui qui rappe en parlant met un peu de rap dans ses répliques de théâtre. L’avant-dernière syllabe en uppercut, souvent. Le phrasé de Kery James, légèrement assoupli par l’exercice propre au comédien, reste cette élocution détachée, claire, qu’il préfère aux flows rapides. Quand il cause, quelle que soit la forme, on n’en perd pas une miette. Face à tant de charisme et de puissance vocale, Yannik Landrein a fort à faire ; ils en jouent d’ailleurs, ce qui n’est pas une mauvaise idée. On sent un léger décalage dans la façon de porter la voix, tous deux ne passent pas la barre au prix du même effort. Un atout, peut-être, pour instiller une nuance théâtrale dans le duo.
A Vif fait de la scène une tribune, mais pour une pensée protéiforme. Avec puissance, langue de feu et non de bois, qui n’autorise personne à s’endormir sur ses convictions, ses évidences, ni ses préjugés. On quitte la salle en poursuivant la bataille, celle des idées, tempête sous le crâne.

Manon Ona









De Kery James
Avec Kery James et Yannik Landrein, Jean-Pierre Baro (voix-off)
Mise en scène : Jean-Pierre Baro
Collaborateur artistique : Pascal Kirsch
Scénographie : Mathieu Lorry Dupuy
Création sonore : Loïc Le Roux
Création lumière / vidéo : Julien Dubuc
Conseiller à la dramaturgie : Samuel Gallet
Régisseur général : Thomas Crevecoeur

© Nathadread Pictures

30 mars 2019
Théâtre Sorano