CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

À Vie// L'Usine / Halles de la Cartoucherie




SOLILOQUE


publié le 23/02/2019
(La Cave Poésie - René Gouzenne)





Sébastien Bournac travaille par pages obsessionnelles, opérant des détours, des remises à plat, des approfondissements ou des dépouillements. L’histoire de sa compagnie Tabula Rasa le montre bien, il est enclin à recréer des pièces (Music-Hall de Lagarce, trois versions) ou à explorer la même matière sous différents angles. Pour cette page-ci, son mouvement l’aura ramené à la souche de l’arbre, dont les branches étaient nombreuses – cinématographique, littéraire, psychanalytique, sociale… Au début du parcours, il y a ce téléfilm d’un cinéaste tutélaire, Fassbinder (Je veux seulement que vous m’aimiez). Cette découverte le mène aux origines du scénario, un fait divers, un meurtre commis par un certain Peter Jörnschmidt. Incarcéré, Jörnschmidt a été approché par deux psycho-sociologues dans les années 70, Klaus Antes et Christiane Erhardt, et leurs entretiens ont été recueillis dans un ouvrage allemand (Perpétuité, les protocoles de la détention). Sébastien Bournac choisit dans un premier temps d’y ajouter une pierre théâtrale et passe, pour la saison 2016, une commande au dramaturge Jean-Marie Piemme ; Peter y devient Carlos (J’espère qu’on se souviendra de moi). La pièce est conséquente, elle offre sept rôles. L’histoire ne s’arrête pas là.
Revenant à la première source – la parole du détenu, dont une nouvelle traduction est commandée à Irène Bonnaud – Sébastien Bournac la fait porter par un jeune comédien toulousain, Yohann Villepastour, et décide de créer ce monologue auprès des lycéens. Avant de rejoindre l’écrin de la Cave Poésie.

« On m’a mis dans le rôle du raté »

Une analyse a cours sous nos yeux, une introspection et un voyage dans l’enfance, l’adolescence, puis les problématiques d’un jeune adulte des années 60. Peter Jörnschmidt revisionne sa vie, depuis cet instant de bascule où elle s’est arrêtée. Probablement aiguillé par les questions (non rapportées) des psycho-sociologues, le détenu raconte, de façon chronologique, l’implacable enchaînement de ce qui pourrait passer pour des aspérités assez communes, peu joyeuses mais banales – pas de ces failles décisives qui régaleraient Freud, plutôt un chemin parsemé de petits cailloux pointus, de ces cailloux qui rentrent dans la chaussure et creusent leur plaie. Parmi lesquels, les ambitions déçues d’un père, qui s’infectent en désaveu du fils, puis en perte de confiance en soi. Pour une vie sans Youkali.

La vie est un traquenard

C’est un engendrement continu, en pente douce. Le meurtre pourrait être exposé d’emblée, comme une piqûre pour exciter l’imagination du public, mais non, trop facile. Ce serait trahir le sens de ce parcours. Yohann Villepastour déroule l’humble fil de cette existence, ramenant le geste fatal à ce qu’il est : une étape imprévue mais prévisible, pas après pas, virage après virage. Une conclusion dérisoire. Sébastien Bournac confronte ici le public à une ascèse, d’une tragique simplicité ; ce choix se ressent d’autant plus que le thème du déclic meurtrier a une dimension racoleuse, complètement bannie ici.
Revenu à la souche, le metteur en scène revient également à l’os de la création : une petite forme, un comédien seul, entièrement concentré sur le dire ; un dispositif scénique proportionnellement très présent mais fixe. Ce resserrement réussit à tout le monde. Yohann Villepastour offre ici un magnifique travail de disparition. C’est un soliloque comme on en voit rarement : une légère amplification sonore autorise l’acteur à parler comme en lui et pour lui. Les bases du travail vocal, qui consistent à porter la voix, sont ici trahies au profit d’une intimité hypnotique. Côté interprétation, pas d’ascenseur émotionnel, aucun écart de registre, le personnage se construit dans une forme de naïveté, de modestie, d’innocence première face aux aléas de la vie. Libérée de tout surlignage, la chose exige d’engager pleinement son écoute de spectateur. La proximité permet de se river au comédien, et parfois, de s’échapper à travers les divers écrans disposés derrière lui. La proposition vidéo, mélange de prises de vue directes (synchronisées ou décalées) et de brefs films, ouvre ainsi des portes, en complémentarité avec cette ascèse théâtrale. Certaines donnent sur un mur : quand le visage de Yohann Villepastour s’y duplique, en gros plans diffractés. Quelle vérité de l’être ? De son histoire ? Des étapes de sa vie, quand le présent du comédien fait arrêt sur image, quand la vidéo nie l’écoulement du temps ? D’autres prises, plus oniriques, fournissent de fausses ouvertures : on croit à l’issue, mais les plans s’installent, répètent leur motif, ou se figent. C’est l’impasse.
Un piège théâtral exigeant pour le public, mais très réussi.

Manon Ona









D’après le livre de Klaus Antes et Christiane Erhardt, Perpétuité, les protocoles de la détention
Traduction : Irène Bonnaud (commande de traduction de la compagnie Tabula Rasa).
Mise en scène : Sébastien Bournac
Comédien : Yohann Villepastour
Créateur vidéo : Loïc Célestin
Co-production L’Usine
Avec le soutien du Théâtre Sorano et du TPN-Théâtre du Pont Neuf.

© François Passerini

19 au 21 mars 2020
L'Usine / Halles de la Cartoucherie