CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

À nos Atrides !// Théâtre Sorano, ThéâtredelaCité




POURPRES RETROUVAILLES


publié le 18/03/2019
(Théâtre Sorano)





… Because I don’t wanna feel this overwhelming hostility
Gotta cut away, Clear away, Snip away, and sever this
Umbilical residue that’s keeping me from killing you…

« Orestes » – A Perfect Circle

 

 

 

C’est un arbre généalogique insolite que l’on distribuait à l’entrée du Sorano. Dans cette famille-là, certains sont nés dans un œuf, d’autres mangent leurs enfants ou tuent leur mère. Bienvenue dans la tragédie grecque antique !
A nos Atrides ! est la nouvelle création de la compagnie toulousaine L’Émetteur. Une adaptation en une seule pièce de L’Orestie d’Eschyle, unique trilogie du tragédien grec regroupant les textes Agamemnon, Les Choéphores, et Les Euménides.

Dettes de sang

Agamemnon, roi d’Argos, est de retour chez lui après 10 ans d’absence. Victorieux d’une guerre sans merci, il vient de quitter le nuage de cendres qu’est devenue Troie. Avec Clytemnestre, épouse délaissée, les retrouvailles sont tendues. Sous des paroles de circonstance, sa compagne lui cache son adultère avec Egisthe, cousin du roi. Agamemnon, quant à lui refuse la gloire et le tapis rouge que déroule sa femme à ses pieds. Les Grecs ont écrasé la ville, le chef guerrier devrait pourtant s’en réjouir… Le roi refuse d’être arrogant et de jouir de la victoire, car il connaît intimement le prix payé. Afin d’obtenir des Dieux des vents favorables pour rejoindre Troie, Agamemnon a sacrifié une de ses filles, Iphigénie. En une décennie à guetter les flambeaux des postes de veille, Clytemnestre a eu secrètement le temps de mûrir sa haine et la vengeance contre son mari. D’autant plus que le roi ne revient pas seul ; il est accompagné par Cassandre, une Troyenne faite prisonnière et qui prophétise les morts encore à venir. Les hommes en seront témoins, le riche palais d’Argos verra du sang se répandre… « Qu’un coup meurtrier soit puni d’un coup meurtrier ; au coupable le châtiment. » C’est ainsi que cette famille des Atrides devra poursuivre le cycle implacable de vengeances, où le lien parental est une justification de plus pour égorger son prochain. Même Oreste, le fils, devra porter sur ses épaules le poids de cet héritage, « le nez sur les traces des crimes anciens », jusqu’à fuir les Erinyes, les déesses vengeresses. Qui possède le pouvoir d’enrayer la course des évènements de cette lignée maudite ? Les Dieux ? Absoudre ou détruire, il faut choisir.
Il y a 2 500 ans, au balbutiement de la démocratie en Grèce, Eschyle questionnait les lois religieuses et morales. Quel est le moyen le plus légitime de rendre justice ? Subir la némésis, cette juste colère des Dieux, ou bien appliquer la loi atavique et (in)humaine du Talion ? A moins qu’une justice d’un nouveau genre puisse trancher, et donner naissance à la notion moderne de tribunal… La famille des Atrides n’en finit pas d’interroger les sociétés qui se succèdent.

Meurtre pour meurtre

S’appuyant sur une traduction contemporaine et accessible de Florence Dupont, Laurent Perez a effectué un resserrage judicieux de cette tragédie. La mise en scène offre donc aux six comédien.ne.s un matériau dense qui reprend l’essentiel des trajectoires de L’Orestie. La scène inaugurale laisse présager un traitement rugueux composé de « bruit et de fureur ». La scénographie se déploie sur des textures froides de métal (échafaudages mobiles) et de béton (un immense tulle en fond de scène). Les costumes sont travaillés dans la simplicité, et de longues robes accentuent la verticalité des silhouettes. Dans un coin du plateau, des instruments (basse, percussions…) accompagnent cette esthétique très épurée, chorégraphiée dans ses moindres mouvements. Des sonorités organiques et primaires à la fois ; pierres qui s’entrechoquent, cordes qui vibrent, tôles qu’on caresse. Les habitués des théâtres toulousains retrouvent la densité de jeu de Laurent Perez et Sylvie Maury, et (re)découvrent de nouvelles têtes (François-Xavier Borrel, vu dans L’Apprenti, ici). Le chœur – pris en charge par Régis Goudot – interroge les motivations des personnages par son recul sur le déroulement de la fable. La compagnie L’Emetteur prend soin de souligner avec une grande maîtrise la condition de chaque personnage, et plus largement les jeux de pouvoir dans une mythologie largement dominée par le patriarcat. Les problématiques personnelles font surface de manière très claire, et le spectateur peut avoir accès aux tourments intérieurs, aux contradictions, aux nécessités impérieuses des membres de cette famille.
A nos Atrides ! séduit à bien des égards, et frustre pourtant par un déséquilibre qui empêche de se laisser emporter vigoureusement. Bien difficile, en effet, de partager le plateau avec un Agamemnon dont la formidable épaisseur rappelle celle d’Horace (pièce d’Heiner Müller interprétée par Laurent Perez, ici). Qu’elle soit grecque ou shakespearienne, jouer une tragédie demande de se dépoitrailler, l’énergie du corps toute entière plantée en profondeur dans le sol pour mieux s’adresser aux dieux ou aux humains. Dans cette jeune génération, la comédienne Louise Guillame-Bert dessine une Cassandre rugueuse et singulière.
A ne pas s’y tromper, la nouvelle création de l’Emetteur fait un parallèle excitant avec notre époque contemporaine, et donne à entendre L’Orestie par un travail minutieux sur différentes facettes artistiques (propos, esthétique, son…). Il n’y manque qu’un enracinement individuel égal, pour faire face à des ombres vieilles de plusieurs millénaires.

Marc Vionnet









2h
D’après la trilogie de L’Orestie d’Eschyle
Adaptation et mise en scène : Laurent Pérez
Avec : Fanny Alvarez, François-Xavier Borrel, Roland Bourbon (percussions), Régis Goudot, Louise Guillame-Bert, Mathieu Hornain, Sylvie Maury, Laurent Pérez
Vidéo et son : Mathieu Hornain
Scénographie : Camille Bouvier
Création lumière : Didier Glibert
Dramaturgie et collaboration à la mise en scène : Sarah Freynet
Costumes : Alice Thomas

© Romane Burnel

18 mars 2019
Théâtre Sorano, ThéâtredelaCité