CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

150 kg à deux, on vous en met un peu plus ?// Théâtre du Grand Rond




DUO D’ÉNORMES


publié le 29/09/2020
(Théâtre du Grand Rond)





C’est un habitué des planches du Théâtre du Grand Rond, un obsédé du jeu de mots, un agité de la lettre : Vincent Roca est revenu. Le Clou l’avait déjà suivi dans ses aventures lexico-théâtrales avec son Delirium très mots en 2008 (voir ici). Le voilà donc de retour, accompagné de Wally, auteur-compositeur-interprète, spécialiste de la chanson courte, pour pas moins de 150 kg à deux… on vous en met un peu plus ? Vincent Roca, qui a sévi de nombreuses années à la radio dans l’émission Le Fou du Roi (France Inter), et Wally, chaudronnier de formation, s’affrontent en duel du haut des planches. Chacun sa plume, mieux vaut guitare que jamais.

Joute contre joute

Avant que les artistes n’entrent en scène, leurs deux instruments bavardent : « – Eh, t’es qui toi ? – Je suis la guitare de Vincent Roca. – T’es sacrément bien montée. […] – T’as fait des études ? – Oui, Jeux Interdits… ». Coupant court aux multiples plaisanteries sur l’anatomie des guitares, Vincent Roca et Wally apparaissent, pour une première chanson qui présente leur duo : « On avait pensé à Ken et Barbie, pour rajeunir notre public ; on a choisi Roca-Wally ; en même temps, c’est comme ça qu’on s’appelle ». Puis, Roca se pare de ses airs de conteur pour nous parler de Michel, « pépiniériste semis-professionnel ». « Né sous le signe du terreau », monsieur « préfère les ormes », résistant aux attaques des ormeauphobes, et autres « bornés du gazon ». Lorsque Wally le rejoint à nouveau sur la scène, les deux compères se lancent une série de défis. Le premier consiste à trouver des avantages à des situations dramatiques : « ce qui est bien, si on te coupe les deux jambes, c’est que tu partiras pas les pieds devant ». Entrecoupés de chansons et de textes en solo ou en duo, les défis d’écriture, loin d’être de véritables affrontements, sont prétexte à jouer sur le ring des mots. Écrire une chanson dont chaque vers se termine par chaque lettre de l’alphabet, interpréter un texte écrit par l’autre, rendre hommage à Serge Gainsbourg, se lancer dans un concours d’aphorismes, chanter pour les enfants : la complicité des deux hommes n’a d’égal que leur goût pour les calembours. « Les mots nous amènent à des endroits où l’on n’irait pas spontanément », dit Vincent Roca après une blague un peu douteuse. Entre deux verres de vin – dont Roca fait l’éloge dans un texte truffé de noms de grands crus, puisqu’ « au vin nous sommes liés » – les deux amis taillent le bout de gras. Ils philosophent alors à propos de la vie des poissons en bocal ou du « h » aspiré dans la langue française. Accueillies par les éclats de rire du public, les frasques linguistiques de Roca-Wally sont tantôt absurdes, tantôt grivoises, mais toujours espiègles.

Calembredaines et coquecigrues

Les deux acolytes s’aventurent également du côté de la critique sociale et politique. Ils avaient pensé à s’appeler Marine et Jean-Marie, pour « vous tondre la haine sur le dos ». L’un des textes de Wally vient taquiner la société de chiffres : « enquêtes, sondages, statistiques, observations, on vit une époque de décortication ». Le ton reste toutefois léger, et la critique, peu approfondie, n’a pas l’insolence de Georges Brassens ou le mordant de Pierre Desproges. Les plaisanteries à propos du handicap, des religions, ou de certains aspects de la culture asiatique, si elles ne sont pas malveillantes, sont parfois un peu faciles ou convenues. De la même manière, beaucoup de bons mots se situent sous la ceinture. Vincent Roca et Wally font face à un public déjà conquis, ce qui pourrait donner une impression d’entre-soi. Les traits d’humour plus absurdes, jouant sur la sonorité des mots – « Michel est diplômé de l’école des beaux-arbres », ou encore « le frère du père du mouton, le tond-on ? » – rappellent la plume de Boby Lapointe ou celle de Pef, avec sa Belle lisse poire du Prince de Motordu. Par ailleurs, de nombreuses farces souhaitent mettre en relief l’aspect artisanal ou bancal du spectacle – « je voudrais avoir une pensée pour certains d’entre vous qui sont là ce soir et qui comprennent rien à ce spectacle ». Le duo est pourtant rôdé… Cette distanciation permet aux deux artistes de jouer avec leur complicité, et de railler les spectateurs pour mieux tisser un lien avec le public. Vincent Roca le dit lui-même, ce spectacle « était plutôt une rencontre » : rencontre avec Wally, mais également rencontre avec « son » public.

Lucie Dumas









Compagnie : Vincent Roca et Wally
De : Vincent Roca, Wally
Mise en scène : Vincent Roca, Wally
Avec : Vincent Roca, Wally
Lumière : Xavier Lefrançois
Son : Pascal Roux

© Mai c libre

 

du 22 au 26 septembre 2020
Théâtre du Grand Rond