CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

1336 Paroles de Fralibs// Le Bijou




DES JOURS ET DES LUTTES


publié le 10/02/2019
(Le Bijou)





Du théâtre au Bijou ? Deux-trois fois par saison, ce haut lieu de la chanson élargit son champ de programmation. Après avoir accueilli il y a deux ans une conférence débat autour des salariés de Fralib, c’est tout naturellement que la salle ouvrait ses portes au comédien Philippe Durand.

Bec et ongles

Ce récit pourrait être une illustration moderne de l’Homme face au géant cyclopéen. Une histoire peu commune, un tour de force au milieu du marasme économique hexagonal. 182 salariés d’un côté, le puissant groupe multinational Unilever de l’autre. Unilever, qui possède les marques de thé Lipton et Elephant, ainsi que la filiale Fralib (Française d’Alimentation et de Boissons). Lorsque le groupe décide de fermer en 2010 l’usine de production de sachets de thé dans les Bouches-du-Rhône, les ouvriers de Fralib ne comprennent pas. Transférer la production en Pologne et en Belgique ? Ils avaient déjà protesté en 2003 contre la décision d’Unilever de préférer aux arômes naturels les arômes chimiques (une « merde surfacturée »), mais là… l’usine fait des bénéfices ! Le nouveau PDG de Fralib démontre par tous les moyens que le site n’est « pas économiquement viable », et licencie les 182 salariés. Après 9 semaines de grève, Unilever compte sur un essoufflement du mouvement. Contre toute attente, une convergence s’amorce et les ouvriers se structurent. Occupation de l’usine, manifestations, couverture médiatique, le mouvement prend de l’ampleur. Le bras de fer va durer 1336 jours. Plus de 3 ans et demi. Les ouvriers auront tout traversé. Des « primes à la valise » aux intimidations, des Plans de Sauvegarde de l’Emploi aux appels juridiques, des huissiers qui dorment sur place, à l’usine, aux mises en demeure. Contrats de reclassement, menaces, manipulations des « costumes-cravates »… Les Fralibs fabriqueront même des T-shirts « Unilever tue l’emploi », et sortiront un disque sous le nom Los Fralibos. Au milieu des actions, des gens s’identifient à ce combat. Des voisins, des consommateurs à l’autre bout de la France, des retraités, des syndiqués. L’appel au boycott est lancé. Plus tard, une idée fait son nid : créer une SCOP ? Une Société Coopérative et Participative ? Et pourquoi pas ? En mai 2014, c’est la signature de fin de conflit, une nouvelle aventure commence pour les ex-Fralibs. Un sacré pari pour reprendre les rênes de leur usine.
Après avoir récolté un bon nombre de témoignages des Fralibs, le comédien Philippe Durand les a agencés pour en faire un recueil, puis une pièce de théâtre. Des centaines de pages, potentiellement 4 heures de spectacle : il a fallu tailler dans la masse. Assis sur une chaine, le comédien raconte l’histoire au travers de ces paroles d’hommes, femmes, délégué syndical, contre-maître, ou ouvrier de droite (oui, cela existe). Les propos de chacun se suivent entre incarnation et distance, une même voix pour des dizaines d’autres, avec pour compagnons des boites de thé empilées sur une table. Une petite pyramide de boites comme preuve. Un avenir est possible après une lutte aussi dure.

Par-delà le combat

Une des forces du spectacle est la profonde humanité qui se dégage de ces voix portées par Philippe Durand. Bien sûr, il y a l’écrin de ce « seul en scène ». Les accents de Provence, les mimiques, les tournures de phrases, l’humour du désespoir… mais il y a surtout des individus qui affleurent, des vies faites de choix difficiles pour la survie d’un collectif. La fierté de ces ouvriers qui connaissent leur machine par cœur, cette même fierté d’un travail de qualité dans des conditions honnêtes. Cette volonté inexpugnable de faire perdurer l’usine dans laquelle ils travaillent, tant le sentiment d’injustice les révolte. Une somme d’individus capables de se fédérer, de se soutenir face à la puissance des actionnaires. Une lutte qui dit merde à une société poussée dans la logique de marché et de profit. L’aventure aura été difficile, et bien de ces femmes et de ces hommes y auront laissé leur famille ; une aventure qui continue encore aujourd’hui avec 58 anciens Fralibs qui ont fondé l’entreprise Scop Ti et la marque de thé 1336.
Ce théâtre politique – presque sociologique – n’a pas besoin d’une grande scénographie pour se faire entendre, ni d’une incarnation puissante. Une adresse simple, une rencontre émouvante par procuration avec des êtres humains que l’on pense reconnaître. Des collègues de travail que l’on côtoie, des amis, des parents. L’aspect lutte de classe n’est jamais évoqué ; le syndicalisme y a sa place, avec ses tripes et ses lettres de noblesse. Ses embrassades, ses coups de gueule, sa solidarité. On pourrait reprocher au spectacle un grand manichéisme, mais la justice ayant tranché à plusieurs reprises, les ex-Fralibs ayant été au bout de leurs choix, le public est mis face à la réalité de ces évènements. Dignité. C’est le mot qui vient au creux de l’oreille. Quand le théâtre se penche sur une actualité proche pour rendre compte d’un symptôme brutal du libéralisme… Quand il se fait le relais d’un combat acharné et d’une issue possible, ce théâtre-là galvanise les sens.

Marc Vionnet









1h30
Mise en scène : Philippe Durand
Avec : Philippe Durand

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

10 février 2019
Le Bijou