CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

[Ʒacklin] Jacqueline// Théâtre Garonne




UNE PARMI LES AUTRES


publié le 01/10/2020
(Théâtre Garonne)





[ Ʒaklin ] Jacqueline, un titre intriguant, en phonétique tout d’abord, puis la mention « Écrits d’art brut » qui ne masque pas l’étrangeté du texte, mais la souligne. Sur l’affiche placardée au théâtre Garonne, un homme et non une femme : Olivier Martin-Salvan, déjà rencontré par le public toulousain grâce à son interprétation réjouissante d’Ubu, toute en énergie burlesque. Et une esthétique haute en couleur : une vue de haut sur le comédien et son costume, là encore sous le signe de l’étrangeté. Le spectateur est prévenu.

Ami, entends-tu le bruit de nos têtes ?

Dans le théâtre plongé dans le noir, tout d’abord quelques points lumineux, comme des étincelles qui semblent apparaître et disparaître, s’intensifier et se réduire, accompagnées de bruits que le spectateur met peu à peu en relation avec la lumière : c’est que le spectacle est aussi musical. Dans une cage sonorisée, Philippe Foch accompagne Olivier Martin-Salvan, à moins que ce ne soit l’inverse. Musique ? Parfois, mais surtout sons, ambiances, martelées ou soufflées, auxquelles le comédien participe, en soufflant lui-même dans les tuyaux qui se présentent à lui. Et puis il y a le texte, ou plutôt des textes. Écrits par ceux que l’on disait fous, internés en Belgique ou en France, souvent durant la première moitié du XXe siècle. Une parole loin des codes linguistiques, logiques et moraux. Pour l’égrainer et guider le spectateur dans ses méandres, le comédien habite un gigantesque costume, foisonnant, fait de divers éléments vestimentaires : robe, chemise, jupes… du rouge, du mordoré, du blanc, du bleu, du vert, du rose… Il semble se promener dedans, changeant de tenue à chaque personnage, tantôt homme, tantôt femme, endossant sans trêve leurs expériences et leur folie. Et le public passe avec lui d’un univers à l’autre : il se trouve par exemple face à l’enfanteuse du monde, « des trillions des billions d’enfants », ou devant une femme qui attend son mari disparu à la guerre en brodant ses mots… Le point commun entre tous se situant dans l’urgence d’une parole à se dire et dans les jeux presque poétiques, les créations sonores et verbales de ces personnes non embarrassées de la syntaxe ordinaire.

« …sen songé j’atan / de minme qe twa…»

La part musicale fait quant à elle forte impression et entraîne le spectacle dans un univers sans mots, dans un non-dit captivant que chacun ressentira à sa façon, en lui-même. Entraîné ou agressé, peut-être, dérangé dans ses habitudes, certainement. Mais n’est-ce pas là l’un des enjeux de cette création ? Déranger, mettre en lumière des êtres véritables et leur vécu, si différents d’une vision cartésienne du monde. Le musicien dans sa cage serait-il alors une image de la conscience qui ne peut accéder à communiquer et à se dire ? Les fous qui lui tournent autour sont-ils le signe d’une liberté fondamentale de ceux qui ne se laissent pas enfermer dans les codes de la société ? Chacun interprétera à sa guise. Jacqueline n’est pas un spectacle à thèse, il ne tient aucun discours sur les fous et les autres, mais donne à entendre une parole souvent souffrante, déchirée tout autant que poétique. Une poésie pouvant évoquer Henri Michaux ou Antonin Arthaud par sa créativité verbale et sa violence. Olivier Martin-Salvan et Olivier Foch proposent ainsi une expérience esthétique étrange, parfois inconfortable et qui ne peut laisser de marbre. Bien loin du théâtre où le spectateur assiste à une histoire qu’on lui raconte, que l’on met en scène sous ses yeux et qu’il parvient à comprendre : un spectacle d’art brut, mais avec le talent et la technique d’un immense comédien et d’un remarquable musicien.

Stéphane Chomienne









Compagnie Acétés
Créé par Olivier Martin-Salvan & Olivier Foch
Retranscription des textes : Mathilde Hennegrave
Collaboration à la mise en scène : Alice Vannier
Avec Olivier Martin-Salvan & Olivier Foch
Scénographie et Costumes : Clédat & Petitpierre
Lumières : Arnaud Veyrat
Son : Maxime Lance

du 18 au 26 septembre 2020
Théâtre Garonne