CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Zorn// Théâtre du Pavé




CE RÉVOLUTIONNAIRE PASSIF


publié le 21/01/2012
(Théâtre du Pavé)





On se rappelle, au sujet de Mars – cet autre titre du texte – avoir cité Gide et ses Nourritures terrestres. Il y a bien dans le pamphlet de l’auteur suisse, au moment même de mourir, un appétit de vie tout gidien. Et c’est ce qui reste finalement, ce qui marque l’esprit au sortir de la salle : Fritz Zorn et sa colère semi-impuissante face à la damnée « patience », à la foutue « tranquillité ». Et cette langue acerbe qui fut la sienne avant de céder face au cancer – même le mot « céder » en devient inapproprié… In extremis, comme un éveil au seuil d’une existence de névrose calme, l’auteur assène avant de disparaître cette satire enragée sur une société mangée de l’intérieur, par la tumeur de la médiocrité.
Bref nous y sommes, Olivier Jeannelle a achevé de s’approprier Zorn et présente comme annoncé (voir article « En création ») ce sacré texte au théâtre du Pavé, dans une mise en scène de Jean-Louis Hébré.

« Tiens-toi à l’écart, et meurs! »

Zorn, ou les mémoires d’un homme rendu à lui-même. « Colère », donc, en allemand. Un homme enfin dépossédé de tout cet héritage (familial, culturel, social…) qui dort sournoisement en chacun, tout ce qui agite l’homme de l’intérieur, qui le manipule comme une marionnette – bref, cet inconscient collectif qui parle en chaque individu, lui volant sa parole personnelle.
Quel est-il dans le cas présent? Il prend la forme des valeurs périmées de la bourgeoisie zurichoise, celle de la « rive dorée », que l’on devine aisée et isolée dans sa toute puissance. Une société où l’autre n’est que le fantasme d’une non-relation : observable à la rigueur, commentable c’est certain, méprisable sans souci – mais quant à l’aimer, cet autre, quant à s’y unir d’esprit ou de corps, nenni. Toute l’éducation du jeune Fritz se caractérise ainsi par de multiples barrières, au mieux transparentes, érigées entre lui et le Monde.
On ne rentrera pas ici dans le détail de ce redoutable crible: y naufragent absence de dialogue, médiocre « ouiouisme » où le mot « non » serait fâcheux, sentiment de supériorité, véritable haine pour le vaste univers des sens et de la chair – d’où un rapport au corps des plus complexes, et la sexualité reçue tant comme une réalité (inaccessible) qu’un symbole psychanalytique.

Trouver sa place dans la densité du texte

L’auteur a grandi dans la Suisse d’Après Guerre : la cible visée est datée, fatalement, ce qui explique peut-être que certains spectateurs ne palpent que froidement, intellectuellement, le sel de ce pamphlet. Sur ce point pourtant, il est aisé de transposer le principe du texte – le cancer comme métaphore d’un mal sociétal – à notre petit univers contemporain, qui n’est pas des moins… tumorifères. Plus difficile par contre, éviter l’intellectualisme de certaines démonstrations : si l’écueil du pathétique est brillamment évité tout au long du texte, si les références culturelles (la psychanalyse en particulier) sont à la portée de tous, en revanche Zorn verse ponctuellement dans de bavards raisonnements – oh, rien de grave, mais le texte y récolte une densité par instants très discursive.
Peu intrusive, la mise en scène de Jean-Louis Hébré se met justement au service d’un rythme textuel : espace découpé en îlots comme autant de moments, avec pour point focal le Cri de Munch, qui semble vouloir prolonger la névrose jusqu’à son dépassement, la psychose. Zorn n’est pour autant pas un texte psychotique car l’éveil a rendu l’homme à une douloureuse lucidité : c’est dans la société évoquée que la psychose sommeille, couve.
Plus encore qu’à la mise en scène, c’est au comédien qu’il incombe de rendre les parties les plus méditatives du texte. Quoique certains passages restent irréductibles, Olivier Jeannelle y parvient, soit en éludant et jouant une nervosité de remue-méninge enflammé, soit au contraire en les expliquant posément. Bref, en incarnant à la fois le sens du pamphlet et la voix tumultueuse, véritablement tourmentée, qui s’y exprime.
On l’a dit, c’est là un gros morceau. Par sa longueur certes, mais elle-même n’est rien à côté des différentes facettes de l’écriture : tantôt la veine satirique versant dans le grotesque, tantôt l’autodérision, puis de soudains rebonds de rage dont la vérité est alors très difficile à préserver. Elle l’est, et la dernière ligne droite, admirablement tenue par le comédien, suffit à le prouver – quel souffle, quelle montée en puissance de sa part! La dégradation est palpable.
Pourtant, derrière cette rage, ce vœu de libérer le Diable, devrait toujours en arrière-plan planer la présence inéluctable de la mort, qui forge pendant une heure et demie le terrible paradoxe : mourir rend Zorn à la vie. C’est peut-être là un petit reproche à faire à la mise en scène : ne pas avoir choisi d’installer la menace dès les premiers mots, avoir remis entièrement sur le comédien la pesée de la mort, et ce par son incarnation la plus théâtrale – la douleur. Elle doit intervenir, pour sûr, car rien n’est plus facile à épargner que la douleur, le délitement du corps. Suffit-elle? La mise en scène n’a-t-elle pas d’autres moyens pour imposer menace et névrose?
On pourrait passer un moment à triturer le détail de la chose, mais soyons honnête : l’équilibre face à ce texte est extrêmement dur à trouver. Qui donnerait à plein dans la noirceur avalerait probablement au passage la note burlesque.  La richesse de tonalités ressort ici préservée pour ce qui est de l’essentiel, tout comme du plaisir – du moins si l’on peut appeler ainsi l’émotion sourde, mêlée de sourires jaunes, qui emporte le spectateur dans une tragique et ultime antiphrase : « je me déclare en état de guerre totale ». Parole de surmourant.

Manon Ona









Fritz Zorn / Jean-Louis Hébré
Avec Olivier Jeanelle.

© Mona / Le Clou dans la Planche

21 janvier 2012
Théâtre du Pavé