CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Zoom// Théâtre du Grand Rond




DANS UNE PETIT BOITE


publié le 26/03/2015
(Théâtre du Grand Rond)





L’égalité des chances, c’est le droit de ne pas dépendre exclusivement de la chance, ni de la malchance. C’est le droit égal, pour chacun, de faire ses preuves, d’exploiter ses talents, de surmonter, au moins partiellement, ses faiblesses. […] C’est le droit de ne pas rester prisonnier de son origine, de son milieu, de son statut. C’est l’égalité, mais actuelle, face à l’avenir.

André Comte-Sponville, Guide républicain

La compagnie toulousaine La Part Manquante continue de creuser son sillon dans l’humain et le politique, toujours avec le souci d’aller vers des pièces faisant fortement écho au monde contemporain. Une caisse de résonnance, un espace ouvert et disponible, sans cadre esthétique restrictivement préétabli, qui l’a amenée, en ses dix-sept années d’existence, sur des terrains très divers : de Fausto Copi à Molière, en passant entre autres par Stig Dagerman et les lettres de délation récoltées par André Halimi dans les archives de la France occupée. Alain Daffos se penche aujourd’hui sur l’écriture de Gilles Granouillet avec Zoom, montée en Aveyron dans le cadre de Théâtre au Collège la saison dernière et repris en ce début de printemps au Théâtre du Grand Rond.

Enfant difficile

Une réunion de parents d’élèves. Le prof principal est en retard. On attend. Tableau blanc et bureau nu en mélaminé. Réminiscences universelles. Une femme s’avance timidement entre les sièges, vers l’espace vacant. Sweat à capuche et legging à motifs, vêtements mous aux couleurs passées, sur des baskets neuves à paillettes. Silence. Et puis : « J’aurais dû venir les autres années où j’étais pas là, à cause que j’avais plus rien à faire ici parce que mon Burt y était plus scolarisé. » Les doigts rougis d’avoir serré si fort son sac Auchan, elle ouvre les vannes, vient déposer là son histoire, une parole longtemps étouffée. « Depuis toujours, c’est difficile de parler. »
Elle rejoue le film, celui de l’arrivée de ce bébé conçu par accident dans une salle de cinéma – Tant qu’il y aura des Hommes, avec Burt Lancaster… Celui de ses dix-sept ans. Et celui de son parcours de mère célibataire, essayant d’élever un « enfant difficile », comme disent les « AS, psycho, éduc ». Elle, elle n’aurait pas dit ça comme ça. Même si oui, elle reconnaît qu’il était énervé, son Burt. « Commençait tout, finissait rien. »
Et puis un jour, la révélation : venu du cinéma, le destin de cet enfant devait être d’y retourner, de monter à Paris, direction Hollywood ! «  J’ai su que mon gros morceau d’ambition serait tout pour lui ». Des années à courir les castings en rêvant de gloire… Pour revenir aujourd’hui, seule, à Sartrouville, devant cette assemblée de parents, et leur livrer son récit à la fois poignant et burlesque, intime et emblématique. « Tant qu’à parler, autant se raconter les choses qui comptent », dit-elle.

Tout le toutim

Ne nous y trompons pas, rassurons-nous : point de misérabilisme sous la plume de Gilles Granouillet, pas plus que de moralisme à peu de frais ou de condescendance bien-pensante. Pas d’étude sociologique distanciée pour autant non plus, mais un regard juste et humaniste pour un portrait de mère plutôt subtil et nuancé, entre la fable et le reportage de terrain.
Une manière de faire le tour de la petite boîte, coins et recoins, fond et couvercle, dans laquelle le passé et l’origine sociale d’une personne peuvent l’enfermer. Epinglant au passage, sans didactisme excessif, mais à hauteur de femme, le déterminisme dans lequel les structures mêmes qui proclament être là pour l’en sortir peuvent la précipiter plus profondément, avec leurs codes écrits par ceux d’en haut, imaginant les besoins de ceux d’en bas à travers leurs propres schèmes. L’ostracisation qui en résulte alors, avec dans le même temps cette injonction, du coup paradoxale, à briller, réussir, s’intégrer. La spirale désespérante dans laquelle cela plonge ceux qui essaient de toutes leurs forces de mériter leur bonheur, comme on les y en a enjoints. Et la résilience, peut-être, à laquelle certains parviendront.

En technicolor

Du réel bien observé, donc, bien digéré et restitué en flèches qui font mouche. Sans désespoir pour autant, ni exhibition de pathos. Un texte percutant, douloureux, mais aussi souvent drôle ; une écriture organique, qui pourrait encore gagner en cisèlement, mais qui a du souffle et qui colle avec générosité et sans ostentation au personnage.
La mise en scène d’Alain Daffos et le jeu de Muriel Benazeraf vont tout à fait dans le même sens : ils se mettent finement au service du texte avec une bienveillance et une humilité rares. La scène est un cube noir, presque hermétique, à l’issue unique : une petite boîte. Quant au tableau blanc, il fait si bien son office que l’on n’a même pas besoin d’être dans une vraie salle de classe pour que des spectateurs, en bons élèves, lisent à voix haute ce qui s’y inscrit.
La comédienne est bouleversante de justesse et d’incarnation : elle campe parfaitement le personnage dès les premiers instants et ne le lâche plus. Ce corps malmené et socialement humilié, si plein d’amour et de colère ; cette manière de prononcer Burt – presque beurk – en laissant le mot venir de sa gorge et emplir toute sa bouche, comme un gros bonbon écœurant ; ce regard, tantôt avivé ou éteint par les épreuves. Une énergie à la fois tendue et pleine de béances, qu’elle parvient parfaitement à renouveler dans les différentes parties de son monologue, dont on a un peu vu les coutures en cette soirée de première, mais dont le découpage rythmique et spatial était si juste, qu’il n’y paraît sans doute déjà plus rien.

Agathe Raybaud









Texte de Gilles Granouillet

Mise en scène : Alain Daffos
Avec Muriel Benazeraf

© A. Pitton

26 mars 2015
Théâtre du Grand Rond