CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Vania// Théâtre du Pavé




AU BONHEUR DES DÉSILLUSIONS


publié le 08/04/2016
(Théâtre du Pavé)





Tchekhov. Que ne l’a-t-on joué, celui-là – moins que Molière ou Shakespeare, d’accord, mais quand même… Avec par moment une sensation de trop-plein due au fait qu’on monte toujours les six mêmes pièces, les phares : Ivanov, Platonov, La Cerisaie, La Mouette, Les Trois Sœurs, Oncle Vania ; plus rarement deux farces, L’Ours et Une demande en mariage, à peu près jamais les autres. Et à chaque nouvelle mouture, la gageure de tracer son propre sillon dans ce champ labouré en tous sens… Cette fois c’est donc Oncle Vania, devenu simple Vania par la nécessité de l’adaptation et porté par le Collectif FAR sur la scène du Théâtre du Pavé. Et le sillon, ma foi, est joliment marqué.

« Il y a quelque chose qui cloche dans cette maison »

Oncle Vania, c’est du Tchekhov canonique : une propriété de province désertée par la modernité et tout ce qui fait le feu de la vie ; un échantillon de figures emblématiques couvrant toutes les couches de la société, du moujik au notable, par lesquelles l’auteur esquisse en arrière-plan la fin de la Russie tsariste (qu’on oubliera cette fois) ; une atmosphère spleenétique, l’autodérision en plus ; et une histoire sans histoire, simple tranche de vie dont la banalité nourrit pourtant d’incroyables tensions et des sentiments exacerbés avant de finir en eau de boudin.
Le professeur Sérébriakov est donc rentré chez lui, contraint par une retraite imméritée. Adieu lumière, succès, belle société, il lui faut désormais supporter l’ennui de la campagne et la médiocrité de ceux qui l’habitent. Alors le bon professeur fait ch… tout le monde, vivant la nuit et dormant le jour, tarabustant les médecins avec son hypocondrie, régissant tout et chacun au gré de ses caprices, dans une tentative désespérée de faire encore tenir debout la tour d’ivoire branlante d’où il impose ses diktats.
Un roi de pacotille sur un échiquier dépeuplé. Sa reine : Eléna, la seconde épouse du professeur, trop jeune, trop belle, trop consciente de son irrréalisation et de la fin d’un amour échafaudé sur l’admiration. Ivan Petrovitch, dit Vania, en est le modeste cavalier. Beau-frère du professeur, il s’est échiné toute sa vie pour nourrir celui qu’il considère aujourd’hui comme une outre vide. Désabusé, l’oncle Vania, mais épris d’Elena au-delà de toute raison et disposé à brûler ses ailes de petit papillon terne à un feu qui le fuit.
Le fou ? Mikhaïl Astrov, médecin de son état, sacoche dans une main, bouteille dans l’autre. Ne croit plus en grand-chose, sinon dans la force de la nature – mais surtout pas en l’humanité. Se déclare incapable du moindre intérêt pour quoi que ce soit, s’intéresse pourtant à tout ce que les autres méprisent. Se croit inapte au moindre sentiment, aime pourtant à cœur perdu l’inaccessible Eléna. Inaccessible ? Voire…
Le pion, enfin : Sonia, fille en premier lit du professeur, nièce et assistante dévouée de Vania. Un diamant dans une gangue de boue : 17 ans, laide – du moins en est-elle persuadée – effacée, terre à terre, taraudée par l’amour absolu qu’elle ressent pour un Astrov qui ne la voit même pas. Mais avec ça gentille, sincère, simple, dévouée, naïve sans œillères, frappée d’un fatalisme qu’illumine l’incurable conviction qu’il y a toujours du bon à tirer du pire.
Chacun dans sa case, rêvant d’en franchir les limites, incapable de le faire. L’histoire ? Rien de plus et rien moins que cela.

« Un temps magnifique pour se pendre »

Si La fausse suivante, première création du collectif FAR, avait ébloui (entre autres) par le dessin de ses lumières, la beauté et la rigueur d’une mise en scène construite à la règle et au compas, l’adéquation parfaite qu’elle réalisait avec les rapports des personnages, rien de tel ici. Qu’on ne s’y trompe pas : la rigueur s’impose toujours, tout est choisi et maîtrisé. Mais la géométrie est moins radicale, l’épure limitée à ces métonymies visuelles (sic) qui font d’une balançoire un jardin et d’un tapis un salon, tandis que les lumières ouvrent entre quatre pendillons de fausses échappées où l’œil bute contre la couleur. Une manière de classicisme dans la modernité, tout comme le choix d’oublier les personnages secondaires, dont on soupçonne qu’il a été fait pour privilégier l’interprétation et la finesse de rendu de ces passions bistortes.
Nombre de mises en scène d’Oncle Vania prennent pour pivot la figure d’Eléna, en raison des passions que suscite paradoxalement cette poche de vide. D’autres s’amusent de Vania, commentateur cynique et patelin des remous qui bouillonnent autour de lui comme de ses propres égarements. Ici, on croit un temps aller de l’un à l’autre avant de se rendre à l’inévidence : le cœur battant de l’histoire n’est autre que la douce, triste et lumineuse Sonia, la seule terre solide dans le bourbier, portée par l’interprétation inspirée de Cécile Carles.
« Un temps magnifique pour se pendre », comme le lance je ne sais plus quel personnage ? Non, car le collectif a réussi à préserver en dépit des coupes et des adaptations cet humour que portent habituellement les personnages secondaires. Humour noir le plus souvent, d’autres fois plus farce, une dérision acide qui porte et fait monter le rire à tout coup.
A Denis Rey et Olivier Jeannelle la charge de faire valoir ce qu’on aurait appelé en d’autres temps le tempérament comique ; à Sylvie Maury l’élégance nonchalante, l’ennui délicat et le flamboiement d’Elena ; à Laurent Pérez la stature impérieuse et égotiste du professeur Sérébriakov ; à Cécile Carles, enfin, la si solide fragilité de la grise Sonia. Un équilibre parfait, une connivence sensible, une qualité et une finesse de jeu auxquelles on ne trouvera guère à redire, au service d’une adaptation sans trahison qui parvient, donc, à tracer son propre sillon. Un régal.

Jacques-Olivier Badia









Anton Tchekhov / Collectif FAR
Avec : Cécile Carles, Olivier Jeannelle, Sylvie Maury, Laurent Pérez et Denis Rey
Création Lumières : Didier Glibert
Création Son : Guillaume Haushalter
Costumes : Alice Thomas
Construction et machinerie : Jean Castellat

© Djeyo

8 avril 2016
Théâtre du Pavé