CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Sur une île// Théâtre Garonne




A TIRE D'ELLE


publié le 24/01/2016
(Théâtre Garonne)





En création au théâtre Garonne et en coproduction avec le TNT, Sur une île, spectacle de la compagnie Lato Sensu Museum, mis en scène par Christophe Bergon : l’histoire d’une île pas comme les autres.

Requiem pour un massacre

Août 2015. La réalité. Un camp d’été se tient sur l’île d’Utøya en Norvège. Un millier de jeunes militants travaillistes reviennent sur cette île pour y camper, « comme avant ». Le 22 juillet 2011, un tireur armé et déguisé en policier débarque en fin de journée sur l’île. Pendant plus d’une heure, il abattra méthodiquement 69 personnes, des jeunes pour la plupart. Avant d’arriver sur Utøya, cet homme de 32 ans vient de faire exploser une bombe à Oslo, l’attentat fait 8 morts. Le terroriste – Anders Breivik, militant d’extrême-droite – est arrêté par la police. Il sera jugé l’année suivante, et condamné à 21 ans de prison, la peine maximale en Norvège.
Ce drame, l’auteur Camille de Toledo l’évoque par ellipses dans son livre De l’inquiétude d’être au monde. Après deux collaborations entre l’auteur et la compagnie Lato Sensu Museum (le concert-performance Remake(s), et une lecture avec Laurent Cazanave et Mathilde Olivares autour De l’inquiétude…), le metteur en scène Christophe Bergon fait une commande d’écriture à Camille de Toledo ; un texte à deux voix, ayant pour nœud de rencontre la tuerie d’Utøya et la langue développée dans le livre.
La fiction. Deux voix. Celle d’une sœur, Eva, abattue par Breivik sur l’île, et retouvée morte dans les eaux calmes du lac Tyri. Celle d’un frère, Jonas, étudiant en droit à Oslo, qui n’était pas à Utøya, et qui est bien vivant. Sur une île est le dialogue impossible entre le frère et la sœur. Ils convoquent les souvenirs d’enfance, les rêves partagés, la volonté du père de faire vivre leur famille proche de la nature. Le père encore, distant par moment, lâchant femme et enfants pour refaire sa vie à Oslo. Les convictions du frère, futur avocat, qui  vacillent face au comportement de l’Etat, de ce fanatique déguisé en représentant de la loi, face à l’injustice absurde de cette mort. La description presque clinique des évènements par la sœur. Eva hantant la mémoire de Jonas, Jonas questionnant sa cadette, fantasmant une riposte au moment du drame. L’alcoolisme du frère, qui noie son chagrin dans la boisson jusqu’à en vomir. Ce même frère, qui fait de la course à pied sur un tapis mécanique pour s’occuper le corps, et neutraliser l’esprit. Cette sœur fredonnant Pastime Paradise de Stevie Wonder pour ne pas entendre les questions de son Jonas. Ce dernier qui vient faire son pèlerinage à Utøya chaque hiver, et qui s’étonne comme la neige peut recouvrir les traces d’un massacre. Cette vision d’Eva, épée à la main, walkyrie à la fois vengeresse et démunie, implorant dignement la vie face à son meurtrier, ou jaugeant son frère à l’aune de sa colère et de sa solitude. La jeunesse d’Eva, provoquant son frère jusqu’à retraverser le temps de sa propre mort, jusqu’à s’asperger le corps de son propre sang. L’affection d’Eva, lorsqu’elle pose sa tête sur les genoux de son frère. La colère sourde de Jonas, plus grande d’année en année, qui s’interroge froidement sur cette « fiction de guerre » dans laquelle vivent certains pays d’Europe aujourd’hui. La clairvoyance d’Eva, sur cette Europe où depuis 5 ou 10 ans, « tout est ré-armé ». La parole comme un pont entre deux rives. Tu n’es plus là, et je vais faire comment, moi, sans toi ? Je ne suis plus là, et toi, tu dois continuer à vivre, pour moi.
Démarrée en 2014, la construction du projet est entrée lourdement en résonance avec les attentats de Paris en janvier et novembre 2015. Comment ne pas mettre en vis-à-vis la jeunesse d’Utøya et celle frappée au Bataclan et aux terrasses des cafés ? S’il est encore trop tôt pour créer de la fiction à partir des événements parisiens, Sur une île permet – forcée par l’actualité – de se pencher sur le « pendant » et « l’après » des victimes. Le texte conjugue le choc individuel, intime et personnel, avec la réaction collective, qu’elle soit citoyenne, gouvernementale, ou européenne. Plutôt que d’identifier Breivik comme un fou irresponsable, Camille de Toledo choisit de replacer cet acte terroriste dans un contexte plus global. Un acte symptomatique des fils tentant de « combler le trou des pères disparus ». Accepter qu’il existe des jeunes préférant donner un sens à leur vie en perpétrant un attentat-suicide (l’individuel). Déceler une « mise sous tension » des démocraties européennes depuis le début du XXIe siècle, et une montée lancinante de la peur de l’autre (le collectif).

Sidération

La scénographie blanche et épurée fait penser à un loft scandinave. Le spectacle commence par une déflagration, puis des coups de feu. Même s’ils évoluent dans le même espace, le frère et la sœur sont séparés par la frontière invisible que représente la mort. Eva peut être un fantôme, ou une voix dans la tête de Jonas. Le jeu des comédiens surprend par une tonalité froide, stoïque, contenue, repoussant avec beaucoup de justesse le pathos jusqu’au bout du spectacle. La mise en scène de Christophe Bergon choisit de cueillir les personnages dans leur sidération ; le choc, l’incompréhension, leurs tentatives de poser des mots sur l’inhumain, l’inconcevable. Décrire ce que ça fait d’être anéanti, écrasé par une planète. Sous les traits de Mathilde Olivares, Eva est une sœur mystérieuse, obéissante et pourtant farouche, une pureté fauchée au début de sa vie. Face à elle, Laurent Cazanave contient sobrement les digues de Jonas. La douleur transpire par les gestes qui l’occupent. Colère, déni, dépression, négociation…
Les scènes alternent entre moments de complicité, coups de colère ou de défi ; entre intervalles poétiques et mise à distance laconique sous forme de récit, ou d’allocution à la manière d’un juriste. Les déflagrations ponctuant le spectacle permettent des ruptures d’atmosphère, asséchant et brisant une douceur parfois dérangeante. La musique intervient en saillies le long du spectacle pour saturer des moments en dehors de la réalité. Le choix de Your kisses burn like fire de The Picturebooks tranche avec le calme relatif des deux êtres. Les violons de Lux aeterna de Clint Mansell (bande originale du film Requiem for a dream) rappellent quant à eux ce détail glaçant de la vraie histoire : son casque mp3 sur les oreilles, Breivik écoutait cette musique en boucle pendant qu’il abattait les adolescents.
A l’heure où les citoyens sont assaillis par la polysémie des « états » (état émotionnel, état d’urgence, décisions de l’Etat…), une phrase surgit comme une gifle : « les états s’emparent de nos peurs ». Camille de Toledo interroge le rôle de nos sociétés, et leur manière de cautériser les crevasses laissées par les attentats. Sur une île, bouleversant, fait l’effet d’un caillou jeté au milieu d’un lac, et d’une petite coquille de noix (le spectateur) flottant à quelques mètres du rivage : voir le caillou sombrer, observer les ronds d’eau se propageant à la surface, puis… dans la coquille de noix, être secoué par la tempête de ces vagues. Après coup.

Marc Vionnet









Texte : Camille de Toledo
Mise en scène, scénographie et lumière : Christophe Bergon
Avec : Laurent Cazanave et Mathilde Olivares
Collaboration artistique à la mise en scène et Costumes : Manuela Agnesini
Dramaturgie : Enrico Clarelli
Environnement sonore et conseiller musical : Christophe Ruestch
Régisseur Son : Pierre Olivier Boulant

© Ida Jakobs

24 janvier 2016
Théâtre Garonne