CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Souvenir d’une bataille de chars// Le Ring




MATÉRIAU-MÜLLER


publié le 06/12/2010
(Théâtre Le Hangar)





Heiner Müller n’est pas vraiment le plus simple des auteurs. Post-moderne à sa plume défendante, il se fit le porte-parole de la fin des idéologies dans des textes prenant le plus souvent pour modèles les grandes figures du théâtre antique ou classique dans des exercices remarquables de compression du sens. L’un des plus célèbres, Hamlet-machine, tient ainsi en neuf courtes pages – et son manuscrit original en deux cents. Autant dire que chez lui chaque mot compte, à l’encontre de sa fugacité une fois donné sur scène. Laurence Riout n’a pourtant pas craint de s’y attaquer en créant au théâtre Le Hangar Souvenir d’une bataille de chars, d’après la trilogie Rivage à l’abandon / Matériau-Médée / Paysage avec Argonautes, inspirée de la figure de Médée. Un travail à retrouver sur le plateau du Ring.

« Comment fais-tu pour vivre dans les ruines de ton corps, nourrice ? »

Le travail échappe à la description. Ne serait-ce que parce que sa première partie, issue d’un bref texte détaillant un estran ravagé, n’est pas donnée en mots mais sous une forme purement visuelle et métaphorique : l’installation dans un silence total, par trois personnages aux gestes interrompus par des phases d’immobilité, d’une manière de littoral blanc sur lequel les configurations qu’ils dessinent de leurs mouvements et de leurs chaises posées semblent recéler un sens inaccessible.
Son dernier mouvement ne sera pas plus interprétable. C’est une liesse ridicule d’après-guerre, la séduction du libérateur par la libérée énamourée, des gigues folles et des embrassades que traversent les mots comme des éclairs – « Entre les cuisses / la mort a un espoir », « ne voyez-vous pas qu’ils sont dangereux ce sont / des comédiens chaque pied de chaise vivant un chien », « un loup se tenait sur la route quand elle partit en morceaux » – parfois en longues périodes de raucités germaniques, et la ritournelle inqiétante d’un mystérieux leitmotiv : « Was bleibt aber stiften die Bomben. Stiften die Bomben. Stiften die Bomben… » Ce qui reste, les bombes l’engendrent.
Seule au centre reste définissable la figure de Médée, meurtrière fratricide par amour pour un héros indifférent, Jason. Une femme assise, jambes écartées, le visage et le corps tordus de rictus et de spasmes alors qu’elle s’efforce de dire son histoire. S’adressant ici à nourrice, là à Jason. Crachant les mots un par un comme si chacun lui arrachait les tripes, se libérant peu à peu par la parole et la parole par elle-même. Bavante, morveuse. Hallucinée de douleur. Chaque mot une naissance et une mort.

« Le reste est poésie Qui a de meilleures dents

Le sang ou la pierre »

On le devine, y trouver sens précis n’est pas le but, sauf à vouloir dépiauter chacun des textes mot par mot en de longues études. De son propre aveu, Laurence Riout n’a pas voulu s’y hasarder, mais seulement donner les mots comme une matière sonore, portés par des chairs elles-mêmes pures matières à mots, et laisser la sensation évanescente du sens s’imposer par elle-même, si elle le peut.
Elle naît de trois moments très différents : une danse muette et mécanique, graphique, marquée par la saccade, l’interruption, le dessin linéaire du mouvement ; une expectoration haineuse, pénible, immobile, tout entière appuyée sur la voix qui arrache le mot du corps comme un quartier de viande sanguinolente et sanieuse ; un désordre de carnaval ramené par le mot à la rigor mortis. On y trouve le motif évident du conflit, la contemption moins certaine, mais féroce, de l’expansionnisme incontrôlé et des ravages qu’il cause, de la guerre absurde et des folies humaines. Mais au-delà…
Rien de plus qu’une sensation de sens, donc, fuyante et obstinément insaisissable. Reste que Souvenir d’une bataille de chars emporte, sans que le sens soit plus nécessaire que le consentement à cette terrible odyssée. Par la cohérence de ses partis, la clarté de son dessin, de sa mise en mots et en chair. Par le jeu impressionnant d’Amandine Monin, Médée mise à la torture par l’exigence de la parole. Par le sentiment qu’il traîne quelque chose là, au-delà de la scène et du sens direct des textes, comme issu d’un tréfonds obscur de notre malencontreuse humanité. A l’affût.
« ME TIRER DANS LE DOS LE PORC »

Jacques-Olivier Badia









D’après Heiner Müller / Cie Lohengrin
Mise en scène : Laurence Riout
Composition musicale : Philippe Gelda. Lumières : Didier Roux.

© Djeyo / Le Clou dans la Planche

06 décembre 2010
Le Ring