CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Saga// Théâtre Garonne




Ô CON...!


publié le 01/03/2015
(Théâtre Garonne)





« Cada jorn, lo solelh se lèva, al terme cal pagar la réva », dit le proverbe occitan. Autrement dit, « chaque jour le soleil se lève, à la fin il faut payer son dû ». Saga, ou une tragédie qui se nie. C’est l’histoire d’une famille, en l’occurrence celle de son auteur, Jonathan Capdevielle, enfant du pays. Il ne « fait pas partie des familles où tout va bien », mais l’art et l’humour sont peut-être déjà une première résilience. Saga fait renaitre l’enfance et l’adolescence de l’artiste, tantôt par des scènes surgissantes, tantôt par la musique, par la vidéo, la voix, dans la mélodie de l’accent du Sud Ouest.
Avec Saga, Jonathan Capdevielle signe sa seconde autofiction, après Adishatz/Adieu. C’est dans le cadre du festival In Extremis, qui se déroule encore jusqu’à fin mars à Garonne, que les Toulousains ont pu découvrir cette dernière création.

Pour ceux qui sont partis avant la fin…

Saga relève du génie, et comme tout génie, il n’est pas compris de tous, ce qui est étrange, étant donné l’étendue impressionnante des registres explorés. Saga est un spectacle où tout le monde peut trouver son compte, sa sensibilité, son humour, sa place, et tant pis si le couple du second rang n’est pas d’accord ! Saga, c’est vingt bonnes minutes de doute, au début du spectacle : une peur soudaine de s’être perdu dans une oeuvre regroupant tous les clichés du théâtre contemporain, avec un humour ras la ceinture, et des partis pris scéniques plus proches du concept qu’autre chose. Saga, c’est surtout un spectacle universel, parce qu’il parle de nous. Saga, enfin, est une performance admirable, à l’étendue aussi large que le monde : humour noir, humour facile, humour subtil. Si la contemporanéité de la mise en scène a de quoi déconcerter aux premiers abords, on constate rapidement que Jonathan Capdevielle ne se prend pas au sérieux, et se livre finalement, par son texte et son interprétation, avec une simplicité admirable. Oscillant entre la mise en abyme, la tension  dramatique, nous offrant rires, larmes, respirations, paradoxes, Saga est un cadeau merveilleusement exécuté. Sous les traits tragiques d’une enfance pas toujours joyeuse, mais pleine de tendresse, l’artiste pose un regard émouvant et plein d’espoir sur l’Homme en devenir.

 

Et pour ceux qui sont restés !

Pénétrons dans un univers où tout est possible, où le théâtre est décomplexé, joyeux, soigné, virtuose, où l’on n’a pas peur de chanter des chansons paillardes avec des voix  d’opéra, de rester immobile longtemps, de s’adonner à un sketch proche du stand up, pour revenir à une ambiance tragique, sensible, sur le fil du rasoir… La force de Saga, outre son écriture intelligente et organique, c’est le talent indéniable des quatre comédiens. Ils semblent capables de tout et se livrent à cet exercice périlleux avec agilité. Loin de relever du spectacle-régionaliste-à-l’accent-du-Sud-avec-vue-sur-les-Pyrénées, c’est vers l’universel de la tragédie grecque que tend Saga, où la fatalité et le destin n’occupent plus la même place qu’avant. Ceux qui sont restés jusqu’au bout, malgré leurs avis divisés, ont découvert ce que le rire peut contenir de larmes amères et de puissance poétique. Ils ont pénétré dans la vie d’un autre et se sont attachés à chaque personnage, et finalement, le temps d’une soirée, ont partagé la vie intime d’un autre. En somme, Saga, c’est la liberté d’Être.
Il faut être patient, et laisser le temps au spectacle de venir jusqu’à nous dans son ampleur et dans sa virtuosité. L’extrême richesse du texte et les univers variés de l’œuvre, la rendent accessible à tous, malgré une mise en scène très contemporaine et ambitieuse. Les artistes, qui sont bien plus que des comédiens, sont époustouflants, généreux, admirables. En définitive, Saga vient à qui sait s’ouvrir, sans snobisme culturel ni élitisme de bas étage, mais dans une forme authentique d’intelligence de l’émotion et du sensoriel.

Morganne Reignier









Conception et mise en scène : Jonathan Capdevielle
Texte : Jonathan Capdevielle, avec la participation de Sylvie Capdevielle et Jonathan Drillet
Traduction en occitan : Joseph Fourcade
Interprétation : Jonathan Capdevielle, Marika Dreistadt, Jonathan Drillet & Franck Saurel
Conseiller artistique – Assistant à la mise en scène : Jonathan Drillet
Conception et réalisation scénographique : Nadia Lauro
Assistant à la scénographie : Romain Guillet
Lumières : Patrick Riou
Régie générale et régie son : Christophe Le Bris
Régie plateau : Eric Civel
Réalisation costume animal : Daniel Cendron
Réalisation costume traditionnel : Cécilia Delestre
Images : Sophie Laly, Jonathan Capdevielle
Enfant : Kyliann Capdevielle
Regard extérieur : Gisèle Vienne et Virginie Hammel

© DR

1er mars 2015
Théâtre Garonne