CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Onomatopée// Théâtre Garonne




VAINCUS PAR CHAOS


publié le 06/12/2015
(Théâtre Garonne)





Tg STAN, De KOE, Dood Paard, Maatschappij Discordia. Quatre compagnies flamandes et néerlandaises réunies sous un même conglomérat pour la reprise de ONOMATOPEE au théâtre Garonne. Un projet badaboum qui fut créé en français début 2014, mais qui fêtera en 2016 ses dix ans d’existence dans sa langue natale.

De tout et de rien

Costumes élimés et salis par un service éprouvant, cinq garçons de café sont assis dans une arrière-salle. Un bric-à-brac composé d’un guéridon, d’un cageot de feuilles menthe fraiche, et de quoi servir le thé. Pas de quatrième mur. L’éclairage se fait par les lumières de service. Les comédiens, cigarette au coin des lèvres, attendent que les dernières personnes du public prennent place. Ils se raclent la gorge, échangent des regards entre eux, sont assis sur des chaises à l’équilibre instable. Le spectacle n’a pas encore commencé, et pourtant quelque chose est déjà là. Les premières actions convergent vers la confection maladroite d’un thé à la menthe. La conversation, à peine ébauchée, se résume à des interjections, des apostrophes, des bouts de phrases. Chacun désire donner son opinion sur l’origine du sucre, ou le meilleur des cafés… « On est bien, là, hein ? On est là pour passer un bon moment ! » adresse-t-on au public. Au-dessus du mur de cette arrière-salle trône une banderole sonnant comme un manifeste : « Le mouvement spontané a disparu de la sphère néolibérale, que la société est (bon gré mal gré) devenue à l’heure actuelle. » Du texte ? Il y en a, déchiffré péniblement par un des comédiens qui prend courageusement une pile de feuilles d’une belle épaisseur. Des notes de mise en scène, un inventaire d’accessoires de plateau, une logorrhée dont le lecteur et ses quatre comparses restent perplexes. Nouvelle adresse au public : « Rien. On fait rien. » Un autre acquiesce joyeusement « du remplissage » ; un troisième « Bon, on commence ? ». Oui, il faut faire quelque chose. Alors le groupe s’active nonchalamment à se resservir du thé. On s’emporte, on se touche amicalement, on se rassure, on se dérange. De quoi parlait-on déjà ? Personne ne veut lire la météo sur un journal, ou bien, ouvrir une fenêtre ? Sortir ? Entrer ? Et si tout le monde, comédiens et spectateurs, sortait prendre l’air dehors ? Un tableau accroché à un mur tombe soudain par terre. S’étant éclipsé derrière une porte à double-battant, un comédien revient avec un dérouleur de câble électrique. L’objet par lequel le chaos arriva.
Dérouler ce câble comme on dévale une pente, et c’est tout un train qui déraille. L’équilibre instable des chaises vacille, les cinq hommes deviennent incontrôlables, tous plus maladroits les uns que les autres. Les tasses tombent, le guéridon se démembre, le câble électrique n’en finit plus de s’emmêler aux bras et aux jambes dans un tourbillon de cris et de musique. On brandit une perceuse, tout ça pour faire un petit trou dans un mur de papier, afin de remettre le tableau à sa place. La sérénité semble revenue, mais le poison est dans toutes les têtes. Après une accalmie dans cette tempête, la machine s’emballe à nouveau. Des cris d’animaux, des têtes d’animaux (empaillées), des éclaboussures de bière et de lait, un mur de papier arraché. La fin de ce chaos fait naître un autre espace, dans lequel le public est invité à prendre place. Ce passage « de l’autre côté » est l’occasion d’ouvrir une autre atmosphère, plus intimiste et silencieuse. Chaque comédien y va de son monologue, parfois poème, parfois onomatopées par association d’idées, parfois des sons seulement. Fin et saluts.

Crac boum hue

Sans cesse attisée par des gestes, des voix, des actions, l’attention est constamment sollicitée par l’étonnante densité de ce qui se produit sur le plateau, alors que tout est anecdotique. Sollicitation qui va jusqu’à créer volontairement un sentiment d’oppression, une sensation renforcée par un espace de jeu relativement réduit et foutraque. Il n’y a pas de personnages, pas d’histoire, pas de sujet. Les conversations comblent le vide par des banalités, les interlocuteurs ne s’écoutent pas, créent des malentendus ou des « pas entendus ». Bref, la quintessence de l’art de parler pour ne rien dire. Les actions sont absurdes, et n’ont pas de sens. Et pourtant… Ce « remplissage » et cette liberté apparente d’improvisation passionnent. A l’affût de la moindre chiquenaude d’imprévu, les cinq comédiens embrassent le « ici et maintenant », profitent d’infimes détails pour faire rebondir le jeu (mime, burlesque…). Ces cinq-là attendraient joyeusement Godot si un sixième ahuri le leur demandait, histoire d’encombrer le temps qui passe avec de l’inutile. Pour peu que l’attente se fasse dans un magasin de porcelaine tenu par Emir Kusturica, il y aurait de quoi s’amuser.
Cependant ONOMATOPEE souffre du défaut de ses qualités. A trop profiter de l’imprévu (est-il si imprévu que ça d’ailleurs ?), à trop parler de rien jusqu’à plus soif, à trop exploiter les lazzi, certaines situations s’épuisent. Une bonne louchée de comique de répétition en moins peut-être ? Le spectateur, s’étant habitué à cette vacuité des mots et des actions pendant une heure, peut naturellement se demander « oui… bon, et après ? ». Le basculement d’espace et d’ambiance à la fin du spectacle pourrait arriver plus tôt dans le développement de cet embrouillamini ; de sorte que l’assistance n’ait pas à se dire intérieurement, comme fatiguée par tant d’agitation dada, « ouf, enfin autre chose… ». Ce serait comme les vociférations délicieusement énervantes d’un entarteur à la crème, à qui l’on aurait envie de dire « allez, tu vas la lancer ton estocade finale…? ».
L’impression que laisse le spectacle se rapprocherait d’un très bon repas de fête où l’on a beaucoup ri, bu et mangé. Il y a de quoi rentrer chez soi ravi, repu, et un peu barbouillé aussi.

Marc Vionnet









De et avec : Gillis Biesheuvel, Damiaan De Schrijver, Willem De Wolf, Peter Van den Eede et Matthias de Koning

Traduction en français : Martine Bom
Traduction en anglais : Paul Evans
Traduction en allemand : Christine Bais

© DR

06 Décembre 2015
Théâtre Garonne