CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Il n’y a que Maillan qui m’aille (titre provisoire)// Théâtre du Pavé




LA MAILLAN


publié le 01/02/2015
(Théâtre du Pavé)





Les voilà qui déboulent toutes deux d’une porte de service, dans la grande salle du Pavé. Des talons qui claquent sur les planches, un air essoufflé qui n’en est pas un, elles s’installent aux côtés d’un piano. Elles, ce sont Corinne Mariotto et Jacqueline Maillan. La première évoque l’énergie trépidante de la seconde dans un spectacle où se côtoient sketches, chansons, et monologues. « La Maillan » comme elle était surnommée à l’époque, faisait partie de la bande de Michel Serrault, Jean Poiret, Pierre Mondy et autre Francis Blanche. La reine du théâtre de boulevard des années 60-80 a fait sa réputation sur une énergie débordante. Un kitsch assumé, un goût prononcé pour la gaudriole pince-sans-rire, qui la rendaient aussi à l’aise dans les émissions « Au théâtre ce soir » que dans Retour au désert, pièce de Koltès dont l’un des personnages aura été écrit tout spécialement pour elle.

Mariotto et Maillan

Aidées du pianiste Frédéric Schadoroff, Mariotto et Maillan viennent donc annoncer leur retour, et par la même occasion donner un récital. « Sur la vulgarisation de la chanson française aux cours des siècles ». Mais l’artiste souhaite revenir sur le devant de la scène en douceur, faire d’abord une tournée en province plutôt que de commencer par la capitale. Eventuellement passer par la ville de Lourdes ? Pourquoi pas… mais en ce cas, « juste pour y faire une apparition ». Et ce téléphone qui n’arrête pas de sonner… Entre les faux numéros, les interviews pour le magasine Recettes de stars, et son éditeur qui la questionne sur l’écriture de ses mémoires, la gouailleuse a de quoi perdre le fil de ses pensées. Où en était-elle déjà ? Ah oui, d’abord l’âge de pierre, puis le Moyen Age, puis la chanson réaliste… Pas le temps de s’ennuyer serait la devise. De la malice jusqu’aux yeux, elle entonne les chansons qui ont fait son succès en music-hall, en commençant naturellement par sa « Chanson d’entrée » (chantée à l’Olympia en 1968), suivi de « A Kartouchöen Liechtenstein ». Tout est l’occasion d’exprimer le plaisir d’être ici et maintenant, d’établir un lien caustique avec le public. Chaque tube est gratifié d’un « ah, c’est ma chanson fétiche ! » en préambule. Le style cabaret / one women show de la Maillan est garni de paillettes comme il se doit. Un boa en plumes roses par-ci, un serre-tête fanfreluche par-là… Oui, on a beau être sur le retour, on en reste pas moins coquette… Sur scène et devant les caméras (qu’elles soient de cinéma ou de télévision), l’essentiel selon elle est de rester divine à tout moment. Représenter le glamour, le charme, la distinction jusqu’au bout des ongles. Ce qui n’empêche nullement de chanter au débotté « La zigouillette » (une bourrée du Maine-et-Loire), ou une ode campagnarde à l’onanisme féminin (« Bergerette »). Entre deux chansons, elle évoque sa découverte du sponsoring, et accepte de vanter les mérites du nougat de Montélimar. Plus tard, elle échangera aussi quelques mots avec Dieu, une conversation plusieurs fois dérangée par les anges…
Les sketchs mettent en avant la faconde de Maillan, un savant mélange de bourgeoisie et de terroir, d’aplomb viril et de douceur, de sérieux et de calembours. Dans la réalité, la vie de celle qui chante « Tzigane heureuse » est jalonnée dès l’enfance d’anecdotes sur sa drôlerie (souvent involontaire) ; mais derrière cette image de madame cent mille volts, ce sont la pudeur et la mélancolie qui dominent. « Silencieuse et réservée » dira d’elle Pierre Mondy dans ses mémoires. Une facette qui affleure pudiquement entre deux bons mots sur le fait d’être constamment éclatante sur scène, lorsque la Maillan-notto laisse s’échapper un « Nous pouvons nous laisser aller, le soir, seule ». Jacqueline Maillan, c’est un profil de femme qui détonne dans le contexte des années 60 et 70. A cette époque, la comédie et l’humour sont une affaire d’hommes. Souvent comparée à Louis de Funes, la pionnière du comique au féminin influencera des décennies plus tard Muriel Robin, Charlotte de Turckheim, ou Valérie Lemercier.

Morceaux choisis

Plusieurs sketchs sont issus du spectacle J’ai deux mots à vous dire, créé il y a plus de trente ans par Jacqueline Maillan, avec son mari Michel Emer à la musique, et Jean-Pierre Delage à l’écriture. D’autres passages proviennent de sa discographie, ou sont des extraits de pièces de boulevard. L’ensemble possède un charme suranné, bon enfant, à la fois tendre et généreux. Une des qualités du jeu de Corinne Mariotto est de ne jamais incarner la Maillan, ni la parodier. Son personnage pourrait être une cousine éloignée, elle aussi sur le retour, à la fois primesautière, excentrique et guindée. Une attitude qui n’est pas sans rappeler une autre dame jouée par la comédienne toulousaine depuis une dizaine d’années : la baronne décalée des délicieuses Règles du savoir-vivre dans la société moderne (Jean-Luc Lagarce).
Certains pointilleux pourraient reprocher au chant de manquer parfois la note, mais cela cadre finalement assez bien avec le côté doucement foldingue de cette Maillan-notto. Un petit bémol tout de même, la présence trop effacée de Frédéric Schadoroff. Pianiste impeccable, bien que la neutralité de visage – proche du mime et du clown – soit parfois un frein à un jeu de connivence plus appuyé avec le partenaire. Mais ne boudons pas cette petite madeleine sucrée/salée qu’est Il n’y a que Maillan qui m’aille. Car le titre de ce cabaret dit vrai : Corinne Mariotto, une Maillan qui lui va comme un gant.

Marc Vionnet









Mise en Scène : Hélène Sarrazin
Avec : Corinne Mariotto
Piano : Frédéric Schadoroff
Adaptation musicale : Frédéric Schadoroff
Création lumière et objets lumineux : Julien Bony

© Marc Vionnet

1er février 2015
Théâtre du Pavé