CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

L’Ours – La Demande en mariage// Théâtre du Grand Rond




POMMES DE DISCORDE


publié le 01/12/2012
(Théâtre du Grand Rond)





A suivre les grains on en viendrait à retracer une histoire du théâtre toulousain, de ses troupes, de ses lieux, de ses figures. L’imagerie de la germination, l’héritage de Maurice Sarrazin surtout, sont marquants. Pilotée par Jean-Louis Hébré, la compagnie Le Grenier- Maurice Sarrazin réunissait le trio Cécile Carles, Olivier Jeannelle et Denis Rey en 2011 au Théâtre du Grand Rond, avec La maison et le zoo, d’Edward Albee. Un an après, la compagnie retrouve le Grand Rond pour un nouveau diptyque, cette fois-ci de Tchekhov.
Ce sera tout d’abord Une Demande en mariage. Ayant obtenu la bénédiction bourrue d’un père hirsute et borgne (Olivier Jeannelle jouant ce Stepan Stepanovitch), Lomov, un quadragénaire souffreteux (Denis Rey), vient demander en mariage la jeune Natalia Stepanovna (Cécile Carles). Les pommes de discorde se succèdent alors : à qui appartient le pré aux vaches ? Qui a le meilleur chien de chasse? Echanges sur le fil entre deux familles qui visiblement ont passé trop de temps à se voir de l’autre côté du champ, deux familles qui ont soif de posséder, d’engranger.
Un fil est tenu, et l’argent sera tout naturellement le moteur de la seconde farce. Dans L’Ours,  Grigori Stepanovitch Smirnov (Olivier Jeannelle) refuse de quitter la maison d’Elena Ivanovna Popova (Cécile Carles) – jeune veuve pas si éplorée que cela – tant que celle-ci n’a pas payé l’argent que son défunt (et infidèle) mari lui devait. Mais le sous-texte fait surface, et éclate comme un pétard entre les personnages : ces deux-là, avec leur fichu caractère, s’aiment. La boucle est bouclée : on passe d’une demande en mariage improbable à un second mariage esquissé, tout aussi improbable. Autant de manières de déconstruire une mécanique matrimoniale que Tchekhov a observée et croquée.

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La mise en scène de Jean-Louis Hébré révèle cette complémentarité des textes, combinant une face diurne et solaire – La Demande en mariage et son linge de maison étendu en travers, son éclairage extérieur chaud – avec une face nocturne, plus froide, propice au recueillement, miroir de l’intériorité – L’Ours, avec un espace central à la mémoire du défunt, un bureau, une embrasure de porte éclairée en latéral. La clarté du dispositif, l’épure de la scénographie, sont autant d’appuis à partir desquels ce fameux « théâtre de l’acteur » peut se développer. Jeu nerveux, généreux d’énergie, riche de silences opportuns et de ruptures de rythme. Le trio Carles-Jeannelle-Rey pourrait se reposer sur ce qu’il connaît, mais on sentait dès la première le plaisir de réinventer les situations, d’être happé par la mécanique comique. On pense ici à Denis Rey, transformé en poupée vaudou hypocondriaque dans La Demande en mariage, tourmenté à la jambe, au bras, au cœur, à la tête par le père et la fille. La mort ricane derrière le comique, surgit sur scène, pour une apnée très longue, et un retour tellement improbable à la vie.
Le spectacle joue avec le spectateur, puisant dans les codes de la commedia dell’arte, dans les adresses public qui font le sel de cette forme, dans une connivence qui fait fi des murs. Le jeu vise en effet cet ailleurs bien physique (hors scène, par-dessus le fil, par delà la porte) où il cherche l’autre, le titille, le ramène au plateau pour de nouvelles passes d’armes. L’Ours creuse une plus grande épaisseur ; sous la croute de la situation (l’homme bourru réclamant son argent à la veuve éplorée) s’en trame une autre. L’ancien jeune homme sensible fait saillie, les élans amoureux de la jeunesse sont là, contre lesquels Olivier Jeannelle tente de lutter. C’est un champ de mines émotionnel qu’il traverse. Il s’y fait peur, s’y découvre tel qu’il ne voulait plus se voir. La mort n’est pas loin. Le réalisme social est ici dynamité, pour une ouverture inattendue sur les terres de la psychologie, conférant au spectacle quelque chose qu’il pourrait explorer dans l’interstice, ouvrant un peu plus les temps, les silences, mettant un peu plus l’ours en danger, l’épinglant un peu plus au mur.
Mais tout cela n’est pas si grave ; tout cela est une farce accompagnée au violon, un peu de cette âme russe faite de folie et de mort. De rire aussi.

Julien Botella









Compagnie Le Grenier-Maurice Sarrazin
Mise en scène : Jean-Louis Hébré
Avec : Cécile Carles, Olivier Jeannelle, Denis Rey

© Mona / Le Clou dans la Planche

 

1er décembre 2012
Théâtre du Grand Rond