CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La maison et le zoo// Théâtre du Grand Rond




L'HUMAINE BÊTE


publié le 15/10/2011
(Théâtre du Grand Rond)





Quelle est la place de l’Homme entre nature et culture ? Nous voilà en philosophique compagnie. C’est presque l’air de rien, depuis ce petit monde new-yorkais terriblement banal auquel il a habitué ses lecteurs, qu’Edward Albee quitte le strict terrain des frictions intimes et psychanalytiques pour mettre son grain de sel dans un débat séculaire. Dans La maison puis Le zoo, il n’est pas question de châtier l’animal en l’Homme, mais au contraire d’aller sonder les profondeurs pour voir s’il ne resterait pas un brin d’animalité en l’homme civilisé.
Cette création, le Clou vous en avait donné un aperçu grâce à un filage et un entretien avec le metteur en scène Jean-Louis Hébré : au terme d’une semaine de rodage au théâtre du Grand Rond, elle roule désormais grand train. Disons d’emblée les choses : il y en a trois sur scène qui sont fichtrement bons.

« On ne peut rien gagner

de la cruauté et de la bonté prises séparément »

L’histoire du texte est éclairante, rappelons-la en deux mots : Albee a tout d’abord écrit Le zoo en 1958, puis y a accolé un premier acte cinquante ans plus tard. Désormais, La maison et le zoo forment une pièce à part entière, que l’auteur a voulu indissociable. Les deux volets sont dramaturgiquement liés par un personnage commun, Peter.
Cet homme (trop?) civilisé, on le découvre tout d’abord dans son chez-lui douillet, occupé à décrypter un livre ennuyeux à mourir, tandis que sa femme Ann tente désespérément d’entamer une conversation. Peu à peu, de mots en mots, ils en viendront au cœur du sujet : l’une des facettes de la possible animalité humaine, le sexe. Dans ce premier volet, l’approche restera strictement verbale, la violence imposée à Peter par sa femme étant celle d’un accouchement langagier : dire le sexe sans détour, comme si renouer avec la crudité des mots était un bon prélude pour les gestes. « Pour baiser, tu es nul », commence-t-elle en guise d’attaque, avant d’exiger plus tard qu’il abandonne son scientifique pénis, ses mots froids et neutres… Chez Albee comme chez les plus grands, le langage est le premier symptôme.
Après ce premier volet sur la nécessité de réveiller l’instinct sexuel, après cette quête du désir brutal et primitif (notons d’ailleurs l’amalgame avec le masochisme et le sadisme, deux principes foncièrement humains et nullement bestiaux…) Albee fait miroiter une autre facette de l’animalité. Moins directe, sa pensée prend alors la sinueuse forme d’un monologue aux frontières de la folie, celui d’un passant nommé Jerry, qui prétend revenir du zoo : l’histoire de Jerry et du chien emporte fort loin d’un quotidien de couple, véritable parabole philosophique sur ce qui peut lier deux êtres.

A l’orée de la civilisation, la forêt

Dans le précédent article nous évoquions Koltès… Centrale, commune aux deux tableaux, flotte l’insoluble question qui intéresse l’auteur : quelle réelle différence entre l’amour donné et la violence imposée à l’autre ? Y a-t-il lien humain véritablement fort qui puisse se départir de la tension animale – est-ce possible, souhaitable ? N’est-ce pas un même élan qui porte, une même forme de conquête ?
En dépit de la forme, il serait réducteur de considérer l’ensemble de la pièce comme un simple enchaînement d’espaces, continu dans le temps d’une journée : Albee a construit un diptyque en poupée gigogne. A l’évidence, il a écrit La maison à partir de tous les sous-entendus qui minaient le personnage de Peter dans Le zoo, étayant cette existence familiale de « bon mari » cerné de perruches et de chats. Mais bien plus que cette logique du personnage, la construction sert à déplacer l’angle de vue : l’histoire de Jerry amène le zoo dans la maison. La maison, symbole humain, est le zoo, ne peut être autre chose qu’un zoo. Lorsque tous les oripeaux de l’homme civilisé tombent, seul reste le lien entre un être et un autre, et la question d’une cruauté fondamentale est posée par l’auteur. Voilà pourquoi le passant à demi-fou fait passer Peter du langage animal au geste animal.
Alors certes, Edward Albee ne pousse pas jusqu’à la zolienne « sauvagerie » qui renvoie l’homme « avec les loups mangeurs de femme, au fond des bois ». Il n’écrit pas sur le dégoupillage – Peter ne fait qu’en effleurer la possibilité –  mais au contraire le désaveu de l’animal ; la tentative que d’autres doivent faire pour éveiller ou imposer cette réalité humaine étouffée par la société. Ce choix pourrait décevoir, laisser sur sa faim, n’était le personnage de Jerry, tel qu’il est porté par Olivier Jeannelle en tout cas : c’est là le déraillage dont cette pièce a besoin. Le brin de fureur et de folie qui vient fissurer la façade humaine, qui lézarde et émiette le crépi, qui rappellent que les fondations de la Maison sont fragiles.
Trois acteurs fichtrement bons, disions-nous. On emploiera le mot « juste » pour ceux à qui il convient : ce jeu de couple au ras du quotidien, qui consiste à trouver les temps psychologiques adéquats, les tons de voix qui parlent en soi (Denis Rey a toujours excellé en la matière), la joie vraie et la douleur non surjouée (une Cécile Carles tout en doigté). Quant à Olivier Jeannelle, « juste » ne serait pas le mot, son personnage roulant hors des jantes, hors des réactions attendues. Alors qu’est-ce ? Une remarquable précision dans sa façon de poser la folie douce ; de ces jeux rythmés, nerveux et souples mais d’une netteté rare, qui transforment un interminable monologue en partition musicale. Pianissimo, mezza voce, forte : ces nuances et les déplacements qui les accompagnent font de sa longue tirade est très beau moment de théâtre.
Un texte qui rend le Clou bavard, un trio d’acteurs dirigé au cordeau, et ce que l’on omet de dire depuis le début : en plus de tout cela, on y rit. Point de triste gamberge, mais trois bonnes raisons d’y aller.

Manon Ona









Edward Albee / Jean-Louis Hébré
Avec Cécile Carles, Olivier Jeannelle et Denis Rey.

© Mona / Le Clou dans la Planche

15 octobre 2011
Théâtre du Grand Rond