CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Haute-Autriche// Théâtre du Grand Rond




L'INSOUTENABLE SATISFACTION DE L'ÊTRE


publié le 20/09/2014
(Théâtre du Grand Rond)





... et on oublie les voix
 Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
 Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid

Léo Ferré

Franz Xaver Kroetz n’est pas, il faut en convenir, le moins confidentiel des dramaturges du XXe siècle, y compris parmi les auteurs germanophones. De sa Bavière natale, on retient surtout le nom dévorant de Fassbinder, qu’il a d’ailleurs côtoyé en tant qu’acteur ; en passant la frontière, on voit essentiellement passer l’ombre immense de Thomas Bernhard. C’est justement sur cette frontière que se fixe Kroetz dans Haute-Autriche, rapprochant dans cette chronique conjugale et sociale deux populations et cultures cent fois cousines, celles du länder sud-est de l’Allemagne et de la province autrichienne de Linz. Bien des sous-textes historiques, donc (RFA, mais adhésion de l’auteur au parti communiste allemand…) et un feuilleté sociétal des plus complexes, pour une pièce aux apparences pourtant fort modestes.
Une histoire de couple, oui ; mais avec l’Histoire grimaçant en arrière-plan. Pis, une effrayante et drolatique continuité de propos vis-à-vis du présent. Médiocrité et misère sociale (sur la conception de l’existence, s’entend) franchissent allègrement les repères des frises historiques et les chaînes de montagnes : cette Anni (Cécile Carles) et ce Heinz (Olivier Jeannelle), jeunes époux représentatifs d’une certaine middle class croquée par Kroetz dans les années 70, beaucoup les plaindront, certains les mépriseront ; les plus cyniques en riront (oui oui, et copieusement). Et puis, parfois, au hasard du sursaut intime d’un personnage auquel on ne croyait plus, ou bien d’une question économique troublante d’actualité, certains les reconnaîtront.

« Mieux vaut un bon repas qu’un mauvais rêve »

Le petit Jésus est accroché au mur, et à l’esprit sans doute, mais le pape des lieux a perdu sa tiare : trônant au milieu du salon, le souverain téléviseur dispense ses messes quotidiennes. Heinz et Anni n’aiment rien tant que cette émission divertissante, à déguster avec une bière et un repas chaud ; un petit plat cuisiné avec une idéale proportion de talent culinaire et d’économie. Les poireaux sont aussi bons que les asperges, alors pourquoi donner dans le luxe ? Philosophie de l’assiette, doctrine du goulasch contaminant toute une conception de la vie. Il n’est, selon Anni, d’autre nécessité que de se satisfaire (car « l’insatisfaction est une maladie, c’est ce qu’on dit »).
Satisfait, Heinz l’est moins que sa femme. C’est pourtant lui qui veille aux dépenses, raisonne toujours sur les comptes, et qui s’enfoncera obstinément dans ses retranchements économiques lorsque la « surprise » lui sera annoncée. Pour justifier l’essentiel, l’informulable – un malaise envers son existence, dont il palpe l’épouvantable banalité – Heinz soumettra la naissance de l’enfant à un cruel bilan financier : en fonction de l’addition, il faudra peut-être se décider à le « faire passer », même si c’est contraire à la loi, à la religion et au désir d’Anni. Quand on pense que la pièce nous est donnée par la compagnie Post-Partum…

« Il faudrait pouvoir se lever et… jusqu’où les pieds vous portent »

On reconnaîtra sans peine l’empreinte réaliste, voire naturaliste, d’un théâtre se donnant pour humble et vénéneux sujet la vie des gens. Ces autres. Ce miroir voltoniers repoussant, accablant, proposant ici un portrait à charge contre le petit bonheur portant nom de résignation. Chacun des personnages, dans la pièce, connaîtra son instant de révolte, étouffé dans l’œuf. Fugitivement, en découvrant le couple de l’auteur allemand on songe à Daniel Soulier, son exact contemporain transalpin ; on se rappelle Henri, grand lecteur de L’Huma, ramassant avec sa femme Jeanne les miettes qui demeurent Après l’amour. Dans ce théâtre-là, tout bouge entre les répliques, les fissures lézardent le cocon d’un dialogue à l’autre, on y use la notion de couple, et à travers elle, celle d’individu. La scène devient lieu idéal pour déjouer l’illusion d’intimité, mettre à nu la fracture conjugale, tout ce que l’intérieur de madame et monsieur Tout-le-monde peut avoir de remuant, de brisé, sous une apparente fixité.
On ne s’y trompera pas : sacrée partition que cette pièce. Kroetz y juxtapose de très brèves scènes, volontiers statiques, qui entraînent une esthétique du tableau et impliquent, de la part des comédiens, des « mises en état » (émotif, notamment) très rapides. On suit le couple de lieux privés en espaces publics, de leur salon jusqu’à leur lit, en passant par les berges d’un lac. Le spectacle prend ainsi l’allure d’un roman photo, fréquemment ponctué par des noirs, saisissant le couple en des postures variées à différents points du plateau. Le choix d’une musique parfaitement anachronique, par endroits proche du « surf » (affectionné par Tarantino), joue comme cheville rythmique entre chaque tableau, en dévoile la fragile assise, emporte irrémédiablement personnages et spectateurs vers la page suivante ; cette remarquable bande-son (à laquelle on ne reprochera que le choix du morceau final, quelque peu dissonant avec l’univers) tient moins lieu d’intermède que de catalyseur de la scène à venir. Un ciment sonore, oui, mais glissant. Les lumières, quant à elles, rejoignent les tendances d’Olivier Jeannelle : pourquoi faire simple quand on peut se décarcasser ? Bien au contraire de la musique, elles décomposent le spectacle, le morcèlent en ambiances variées, avec quelques coins de plateau singulièrement habités par des spectres urbains ; la salle du jeu de quilles, les toilettes des hommes où Heinz perdra la raison l’espace d’un instant… On croit voir s’immiscer d’autres textes dans cet intérieur rangé, cette famille Heure Légale (Fassbinder) s’encrasse délicieusement durant quelques secondes.
Les comédiens ? Au cordeau. Fi des temps (morts) psychologiques, qui auraient pu engluer ces deux personnages et rendre le spectacle fastidieux à crever. Il est d’ailleurs important de le souligner, le sujet pouvant sembler moyennement affriolant : si ce couple s’ennuie, il n’a rien d’ennuyant. Magie d’une plume caustique, d’une interprétation finaude et d’une mise en scène démentant la sobriété du sujet. Car oui, si certains en doutaient : la petitesse humaine peut faire du grand théâtre.

Manon Ona









Cie Post Partum
Franz Xaver Kroetz / Olivier Jeannelle
Avec Cécile Carles et Olivier Jeannelle
Et la complicité de Brice Pomès

© Mona

20 septembre 2014
Théâtre du Grand Rond