CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Fille qui sent le tabac// Théâtre du Grand Rond




SOUS LA MONTAGNE, LE VOLCAN


publié le 26/03/2017
(Théâtre du Pavé)





Le blues a dégrafé nos cœurs de cannibales
Dans ce drame un peu triste où meurent tous les Shakespeare
Le rouge de nos viandes sur le noir sidéral
Le rouge de nos désirs sur l’envers de nos cuirs
Et je te dis « Reviens maintenant c’est mon tour
De t’offrir le voyage pour les Galapagos. »
Et je te dis « Reviens on s’en va mon amour
Recoller du soleil sur nos ailes d’albatros. »

H.-F. Thiéfaine

 

Pour conjurer son Aigle noir, elle a suspendu un oiseau, un délicat mobile en bois. Elle, c’est Louisa Montagne. Fillette, fille, femme, personnage auquel Cécile Carles offre, à travers ce monologue, une descente abrupte ponctuée d’éclaircies, d’élévations – trouver en soi le chemin, dégringoler, gravir, et une fois arrivée là-haut, en cette aube magnifique des quarante bougies, se fendre d’un vigoureux, d’un éruptif « je t’emmerde ».

« 25 rue de la Grange au loup » ou « Mort au con » ?

Ce récit à la première personne invite le public à visiter les âges de Louisa, quadragénaire que l’on découvre en sage confection d’une tarte aux pommes et qui se présente par une provocation liminaire – « je me trouve très belle ». Passé ce prologue souriant, la fausse mater familias invoque ses souvenirs d’enfant, parmi lesquels une certaine chambre où trônait un cendrier rempli, une armoire et un lit – une couche aux dimensions tordues, pour une personne et demie. Un homme et un enfant, par exemple.
Pour Louisa Montagne, petite dame brun-clair, « Nantes » n’est pas écrite, sans doute ne le sera-t-elle jamais. Il n’est pas l’heure des amnisties et s’il y a cicatrisation, elle vient de la vie, de ce que Cécile Carles nomme résilience, et non de cet ultime effort que la morale ou la psychanalyse souhaiteraient arracher aux victimes, le pardon. On peut vivre sans pardonner les uns, pour peu que l’on aime, que l’on aime, que l’on aime les autres… Reprendre ses droits sur la passion, sur le sexe, sur l’interdit. Trouver la jouissance en partage, déliée, sublime de consentement. Pour évoquer cela – le droit du corps féminin qui n’est pas seulement droit de défense, de protection, mais aussi droit d’entreprendre l’autre –, le monologue se teinte d’érotisme, de crudité solaire, sensuelle.

Comment éclairer son ombre

Ce fut, au-delà des mots (et du fameux sourire), le travail de Grangil. Une scénographie en puzzle assemble les différentes facettes de Louisa, découpe le plateau en zones, dont chacune propose sa lumière – suspensions, lampe à contact, boule à facettes, bougies, douche… L’esthétique se joint au sens : le personnage s’éclaire en se morcelant, dans une quête spatiale de soi, d’un point à l’autre de la vie. Louisa Montagne y suit le fil du temps, du développement personnel, en le ponctuant de béances, de retours au crime originel. La partition offre ainsi un relief continu, sans doute excessif, en l’état : en va-et-vient entre apaisement et colère, entre des pages heureuses et de violentes imprécations, le texte compose une succession de cimes, un enchaînement de montées et de descentes, enchaînement que l’on pourrait voir s’allonger ou terminer plus tôt sans en changer le sens, car le monologue s’étire au-delà de l’instant où les parties du puzzle sont assemblées – signe d’une certaine redondance, d’un travail de resserrement à envisager ? C’est l’ascenseur émotionnel, d’autant plus redoutable que Cécile Carles excelle à la provoquer, l’émotion ! Mettre en scène et interpréter sa propre écriture peut avoir cette limite, qu’elle n’ignore pas : comment bousculer la logique intime du texte que l’on écrit, ce texte qui exerce, fatalement, sa petite dictature, en particulier lorsqu’il affronte l’indicible, le champ du viscéral ? Un symptôme, ici : le temps du théâtre est moins pris que celui du discours, ce temps du théâtre qui supposerait d’intervenir sur la partition, d’y creuser un au-delà (ou un en-deçà) des mots, de produire des images scéniques non seulement pour le texte, mais également malgré le texte. Tout l’intérêt (toute la violence, aussi, on le sait bien) d’une subjectivité supplémentaire : briser chacune des évidences de l’écrit, déplacer l’approche, extraire cet écrit de l’intime pour le mener vers l’universel… Pas facile, non.
Mais revenons à l’émotion. Si le burin d’une direction extérieure pourrait en ciseler la charge, sculpter tout ce qui relève du temps psychologique, du passage d’un ton à l’autre, isoler véritablement les acmés – s’il reste, en somme, l’habituel travail consistant à effeuiller la création, l’émotion surgit sans prévenir, sous l’assaut de l’instant terrible ou du cri libérateur, du sourire de décompression, parfois. Lorsque le titre, léger et anecdotique à première vue, se charge d’un sens glaçant ; lorsque la tarte aux pommes, dont on se demandait bien l’intérêt, trouve son écho cynique ; lorsque la comédienne collée à son micro nous envoie de l’amour comme on crie au triomphe, le frisson devient autre, dans une victorieuse volupté – Et c’est comme un soupir après cent triples croches…

Manon Ona









Ecriture, mise en scène et interprétation : Cécile Carles
Lumière et Son : Grangil
Costumes : Stéphanie Barutel

© Carine Saux

26 mars 2017
Théâtre du Grand Rond