CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ellis Island// Théâtre Garonne




ELLIS ISLAND, SANS LES LARMES


publié le 10/10/2014
(Théâtre Garonne)





Je me souviens. Des trombes d’eau tombaient ce soir-là. Je me souviens. Nous avions tous en commun d’être trempés dans la salle de théâtre grise du sol au plafond. Je me souviens des mots barbouillant ce mur, ce plateau. La craie du scandale… Je me souviens des « tust » (aide-mémoires écrits tout petit au fond de la trousse) géants autour de deux personnages, dans cette salle à la mémoire grise, éclairée de brouillard…
Ça bavardait bon train, hier soir, quand Eric Lareine prit la parole, de sa voix parlée, posée, commençant son histoire au milieu d’un brouhaha. Il faut croire que nous connaissions tous un peu la voix de ce monsieur qui peut se transformer en conteur, parce qu’en l’espace d’une seconde, juste après qu’il ait parlé, le silence le plus total se fit et l’on entendit surgir le début de quelque chose.

Un début de quelque chose

C’est un peu sa magie à lui, de forcer l’écoute sans rien imposer. Les artifices lumineux et autres moyens d’amplification… ? Quand ils rentrent en jeu, c’est pour servir la mise en scène, l’esthétique et l’humeur des moments proposés par le duo.
Le premier moment, ce sont ces mots qui courent vers le deuxième moment qui, lui, se fait musical. Un guitariste (dont le son rappelle celui de Bill Frisell) joue de la pédale, du boucleur, injecte parfois des samples, évoquant le voyage par les eaux ou la terre. Tout pour l’ambiance : donner un rythme à cette traversée pour l’Amérique, une image à cette île de passage. Ce premier tableau sonore consiste en un blues contenant tous les stéréotypes de l’univers western. Soleil, horizon et regard plissé vers le lointain. L’harmonica, caressant les dunes, nourrit l’espoir de l’aventure, la conquête de la Liberté. La liberté comme toile de fond de la barbarie engendrée par la colonisation américaine, prélude et revers à l’émigration contée ici…? Mais qu’importe, on préfère rêver, alors on parle d’Ellis Island par énigmes, énumérations, témoignages et chants rocailleux. L’île aux larmes semble parfois un prétexte à une nostalgie faisant tour à tour hommage à la culture musicale américaine et à l’auteur Georges Perec. Si l’on sent l’errance à travers le caractère morcelé de la pièce, on a l’impression de survoler un sujet qui reste intouchable. Cette touche insaisissable peut contaminer le fil profond qui nous permettrait de rentrer dans l’histoire et d’en saisir l’enjeu. C’est comme un perpétuel commencement…
D’ancrage littéraire, tout ici est écrit, l’improvisation au placard ! Si cela peut nuire à la spontanéité et à l’intention commune qui vit son propos dans le présent, l’écriture, comme pour une pièce de théâtre, permet un enchaînement surprenant (anti-naturel) des déplacements dans l’espace et des interactions entre les personnages. Surprise : un mot sonne, une note résonne, un décompte s’opère au sol, et un morceau décolle. On remarque aussi la précision du scénario exécuté par le régisseur lumières, créant de nouvelles dimensions autour de la silhouette habitée d’Eric Lareine. On peut ainsi le voir, immense et en double exemplaire, en poster vivant sur le mur. Genoux fléchis, le dos courbé sur son micro, le chanteur donne à entendre, avec son cœur d’enfant, la force de sa voix douce et sauvage. Pascal Maupeu, quant à lui, réunit les qualités du groove et de l’évanescence précieuse, faisant briller ses harmoniques sur des plages colorées tout en collant ses rifts bien au fond du temps.
On est bien souvent sur le fil du second degré et c’est bon de ne pas savoir, jusqu’à la fin, si on y croit ou non encore, à cette statue de la liberté.

Céline Biolzi









D’après Les Récits d’Ellis Island de Georges Perec et Robert Bober
Composition des textes, voix et harmonica : Eric Lareine
Musique, arrangements et guitare : Pascal Maupeu
Mise en scène, regard extérieur : Matthias De Koning

© DR

10 octobre 2014
Théâtre Garonne