CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le Dit du Vieux Marin// Cave Poésie René-Gouzenne




PARFOIS LA MER MUETTE...


publié le 22/04/2017
(Cave Poésie René-Gouzenne)





Sous une lune caniculaire, un vaisseau spectral se calcifie à l’horizon d’un océan sans vagues. Il porte, à son bord, « quatre fois cinquante » marins morts – de soif, d’angoisse ? – et pour seul survivant, un vieux loup de mer livré à un voyage-purgatoire. Son crime ? Avoir tué l’albatros familier qui conduisait le bateau hors des brumes du Nord, des brouillards glaciaires. Âme en peine, condamné à vivre, ce Caïn romantique voit s’ouvrir les limbes et surgir un enfer mi-païen, mi-sacré. Revenu de ce parcours de croix, le vieux marin raconte sa sombre histoire à un garçon de noce, qui l’écoutera, comme nous fasciné, comme nous attiré par l’inquiétant récit.
Mer en putréfaction, navire squelette où la Mort joue aux dés, équipage fantôme reprenant les commandes : ce chef d’œuvre du romantisme noir (nuance dont les plumes anglaises eurent longtemps le secret), nous parvient à travers l’âpre présence de Denis Lavant, figure de proue d’une bien belle embarcation théâtrale et musicale.

… Ou c’était une flûte solitaire

Ou le concert de tous les instruments connus…

Loin de la prose molle d’Auguste Barbier, la sublime traduction d’Alfred Jarry  ̶  qui taille alors son chemin en jeune, et déjà très singulier, orfèvre du vers épique  ̶  double l’œuvre d’une œuvre. Et quelle œuvre ! C’est durant ses années de compagnonnage avec Wordsworth, avec qui il amorce le romantisme anglais, que Coleridge écrit The Rime of the Ancient Mariner, diversement traduit par « complainte » ou « ballade » ; Jarry pose lui aussi une option médiévale, avec cet angle pittoresque qui est celui du « dit » en poésie française. D’emblée un choix de traduction brillant (le reste suivra), qui rend la figure du vieux marin plus proche, plus populaire, et relève ainsi un aspect majeur de ce poème : Coleridge inscrit l’envolée lyrique dans une réalité modeste, rustre. Jarry embrasse, dans sa traduction, le délicat entrelacs entre le phrasé théâtral et rythmé du loup de mer, le volume et le souffle épiques, les mouvements élégiaques, l’atmosphère fantastique et les quelques piqûres de grotesque propres au genre macabre. Oui, tout cela. Et rien de trop pourtant : quelle beauté que ce poème fleuve, quelle navigation déjà, avant les voyages et battements d’ailes baudelairiens… Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !

… Ou le chant de mystère

D’un ange ouï par les silences continus

Du ciel et de la terre.

De temps à autres, on serait tenté de fermer les yeux pour profiter pleinement de l’orfèvrerie sonore proposée par le trio, pour laisser les musiciens  ̶  l’un avec ses saxophones soudain promus cornes de brume, cris angoissés ou chants de sirène, l’autre avec son attirail à magie percussive  ̶  faire surgir houle, roulis et grincements de cordages, sursauts de l’âme et chaos de la pensée. On se laisserait volontiers bercer par ce monde aquatique, poétique et mortifère qu’ils suscitent, qu’ils convoquent, et par le timbre de voix unique de Denis Lavant, qui racle les fonds marins comme la coque du navire. On y perdrait pourtant, et ce serait dommage, sa présence théâtrale, cette gesticulation nerveuse de vaste oiseau des mers, son personnage frustre dont le regard s’élance par instants, de derrière ces foyers ronds qu’il ne cesse d’essuyer d’un vigoureux coup de pouce, prenant son libre essor pour rejoindre les champs lumineux et sereins.

Manon Ona









Texte de Samuel Coleridge traduit par Alfred Jarry
Denis Lavant : voix
Laurent Paris : percussions
Camille Secheppet : saxophones, flûtes

© DR

22 avril 2016
Cave Poésie René-Gouzenne