Il ne faut jamais laisser son imagination broder sur un nom, fût-il de compagnie théâtrale. Prenons l'exemple des Pécha' Bouffons, qui jouaient en début de saison
Les oubliés du Tour au Théâtre du Chien Blanc, entre chien et loup, qui reviennent vendredi au Centre culturel des Minimes à l'occasion du festival Théâtres d'Hivers. A le lire, l'imbécile subodore avec mépris l'atelier amateur de campagne, le burlesque obligatoire et une qualité de spectacle inversement proportionnelle à l'enthousiasme mis à monter sur scène. Il aurait tout faux, ou presque : ces Bouffons-là sont bien des amateurs et Péchabou, leur port d'attache, est effectivement à la campagne quoique aux portes de la grande Ville Rose. Mais pour le reste...
"Maintenant, je vais t'expliquer des choses sur cette maison."
Pour le reste, il faut imaginer l'Hôtel Blizzard : un établissement d'au beau milieu de nulle part, modeste et familial, vibrant d'activité dès le point du jour en ce juillet d'on ne sait quand. Enfin si, un peu quand même puisque le Tour – de France, quel autre ? – doit passer tout à côté avec Indurain, Virenque, Ullrich, pas encore Pantani, Armstrong. Passer sans s'arrêter puisque "ici, c'est tout juste assez moche pour la caravane."
Un qui n'en rate pas une miette, du Tour, c'est André le veilleur de nuit, qui zieute la TV entre le poisson qui pue et le bouquet de chrysanthèmes qu'il n'ose pas offrir à. Enfin, lorsque la vie du lieu et les obligations de sa charge lui en laissent le temps... La toute nouvelle gâche électrique est en panne et la porte bloquée, Mme Villeneuve houspille le personnel plus encore qu'à l'accoutumée, le facteur s'est trompé en livrant un mystérieux colis et quelqu'un s'est permis de réserver une chambre pour Champagnac, le célèbre chroniqueur débarqué pour le Tour, alors qu'il n'en reste pas une de libre.
Mais le problème n'est pas là. Le problème c'est la vie, cette chienne de vie que pourrit l'assurance du malheur, aussi bien l'obstination à l'espoir malgré la certitude que rien n'ira jamais mieux. Pas un, pas une qui en réchappe. Pour André, c'est le bras qui lui manque et ce fardeau d'amour qu'il n'ose pas avouer à Clara. Pour Clara c'est sa fille, défenestrée trois ans auparavant après qu'un vigile l'ait surprise piquant un soutien-gorge au supermarché. Mme Villeneuve, son mari grabataire et facho, l'aigre solitude. Esther l'étudiante gueule sa colère contre un monde à refaire, encombrée du non-dit d'une judéité à fleur de peau. Mme Testut s'inquiète du procès qu'on lui fait, de la maison qu'on va lui prendre. Et la petite, la sans-nom, l'illettrée, baisse la tête, rêve d'anges et cède au pire comme au reste.
Alors ça couve, ça explose, ça retombe. On se chicore sans oser dire qu'on s'aime bien, et le reste non plus. On rêve d'amour et de bonheur. Deux, peut-être, les connaîtront.
"Esther, j'ai connu un homme ce matin. Il m'a pelotée."
On ne se lassera jamais d'écrire combien les amateurs, les modestes, les discrets amateurs, nous font souvent plaisir. Ce plaisir-là commence avec le choix de monter le texte de Gilles Granouillet : pas bien originale, sans doute, cette chronique de la toute petite humanité ; mais balancée avec bonheur entre rire clair et douloureuse amertume, délicatement nuancée dans sa vision de l'humain, ciselée de façon à ne dévoiler qu'à petits traits la vérité des caractères et des situations. Comme un bonbon acidulé, à la saveur trop complexe pour être facilement identifiée.
Pas plus originale la mise en scène de Pierre Wolfmann (
Gamines,
Le syndrome du chardon,
Le programme E.D.D.I), qui a pris la suite d'Hélène Dedryvère à la direction de l'atelier ; il ne s'est pas trompé pour autant. Réalistes, décor et costumes collent impeccablement à l'atmosphère et au propos, comme l'interpolation mesurée de véritables commentaires du Tour. Et les trois lumières préparées tant bien que mal au halogène – deux états de pénombre et un plein feu à la blancheur impitoyable – suffisent à mettre en valeur un jeu qui mérite le coup de chapeau en dépit des inévitables accrocs et trébuchements de rencontre. Ce n'était, après tout, que les quatrième et cinquième représentations de cette création toute fraîche...
Le jeu, donc. Sa qualité repose tout entière non sur le rendu de l'évident, l'écume des paroles et des actes, mais sur les gestes avortés, les regards inéchangés, tous ces mouvements empêtrés de l'un vers l'autre par lesquels se révèlent peu à peu les relations des personnages, leurs tendresses malhabiles, leurs tensions, leurs haines et leurs pardons, et toutes les failles nées de leurs faillites.
La connivence et l'expérience de la troupe y sont sans doute pour beaucoup. Jean-Pierre Bonino se montre impeccable de justesse en veilleur de nuit ronchon, emporté mais taiseux de ses plus forts sentiments. Josette Carles enchante, délicieuse de malice et de charme dans le rôle de Mme Testut, "grande coquine" abandonnée à d'ultimes amours. Marie-Odile Flambard, enfin, dessine avec une belle délicatesse les traits de sa Clara, sa souffrance retenue, la lumière de sa rémission. Et si Anne De Grooth (Esther) comme Annabelle Reynaud (Mme Villeneuve, la petite) passent parfois un peu plus en force, aucune ne manque de rendre l'essentiel avec finesse : les dessous de la colère, la solitude de qui n'ose pas tendre la main.
En voici donc qu'on n'oubliera pas. A ne pas oublier non plus : la pièce se rejouera en février, lors du festival Théâtres d'Hiver.
||Jacques-Olivier Badia