La saison reprenait il y a quelque temps au Théâtre du Chien blanc avec la cinquième édition de son festival Entre chien et loup, festival de théâtre amateur désormais installé. On y aura vu
L'autorisation, montée par la Cie Les Teinturiers et Quad & Compagnie, une œuvre de Pierre Bourgeade, homme de lettre des années 1960 à la fois romancier, photographe, critique littéraire et l'on en oublie. Et créée par un trio accoutumé au travail en commun : Nathalie Barolle à la mise en scène, Sandrine Calmet et Philippe Boisdron sur le plateau, qui reviendront vendredi à la MJC de Croix-Daurade avec le festival Théâtres d'Hivers.
"L'humanité, la clarté, la simplicité"
L'autorisation va être donnée à Natalia de quitter la Russie pour la Pologne avec la remise de son passeport. Son amour refusé par l'homme qu'elle aime, la jeune fille ne veut plus vivre dans son pays. Mais c'est une femme qui vient chercher le document après vingt-cinq ans d'attente... à la douane, où le poste est précisément occupé par l'homme qui la rejeta, Fédor.
Dans son costume vert militaire, il est le prêtre de la loi et l'Etat, cette machine absolue et intouchable, est son Dieu. Le douanier austère ne vit que pour incarner la "puissance, la grandeur, la majesté" de l'institution étatique, qui n'est pas sans rappeler la machine kafkaïenne. Elle, pleine de vie, ne rêve de traverser les frontières politiques et affectives, mais elle n'est libre que de se résigner, broyée par l'ordre qu'adore Fédor. Elle arrive au bureau de douane avec ses valises, les jupons superposés, la mine radieuse, et doit encore attendre onze minutes pour recevoir le passeport...
La devise de la douane - le but du politique selon Fédor - " l'humanité, la clarté, la simplicité ", définit l'homme par sa raison mais finit par l'écraser par l'excès de zèle de celui-ci ; quand l'esprit de l'égalité et de loi devient une rigueur sans mesure, aidé du devoir de délation. Les frontières géopolitiques et personnelles sont remises en cause avec humour, parti pris de la mise en scène de Nathalie Barolle.
Entre Kafka et Ubu
La malice de Natalia, proposant des arrangements pour récupérer son précieux passeport, fait bondir Fédor hors de ses gonds et ses explosions de colère ou d'emphase pour l'Etat sont investies de tout un jeu de masque et d'effort physique. Le corps tiré à quatre épingles ne se radoucit qu'au contact de la photographie de sa mère, mais se nuance tout au long de la pièce au profit de la comédie et des rires de la salle. L'amour et la libido refoulés de Fédor pointent leurs bouts de mouvement au moindre relâchement, tout aussi explosifs que le reste du jeu.
L'autorisation arrive, se fait enlever, est récupérée, se supprime, se relance... le va-et-vient de Natalia entre la tristesse, l'abattement, l'espoir et la joie est aussi joué sur le registre de la comédie, avec une parfaite souplesse de jeu. L'évolution du personnage est manifeste, rythmée et mise en exergue par les trois noirs du spectacle, bouclant la boucle avec celui de Fédor.
Car avec sa scénographie plutôt réaliste et un sujet comme celui-ci, le spectateur ne pouvait pas s'attendre à l'interprétation de Sandrine Calmet et Philippe Boisdron, complices de plusieurs autres mises en scène de Nathalie Barolle (
Une nuit à l'envers). Le douanier est tellement rigide qu'il en devient quasiment automate. Les mouvements saccadés et le jeu comique de l'acteur ne sont pas sans faire penser à la marionnette (qu'est-il d'autre dans ce système ?) - par conséquent au théâtre de Jarry, et notamment Ubu. Ainsi les péripéties les plus folles s'enchaînent-elles, nées de la bataille de l'homme pour se sauver de cet enfer administratif.
Une mise en scène dynamique, souffrant semble-t-il de quelques baisses de rythme avant de repartir sur un nouveau rebond, et un jeu parfois un peu trop en force ne paraissent finalement en rien bien graves au vu de la générosité qu'ont les comédiens à donner sur la scène du Chien blanc.
||Morgane Nagir