En matière musicale, certaines formations échappent obstinément à toute tentative d'étiquetage – et c'est tant mieux. Prenons (au hasard, cela va sans dire) le cas de Iaross, qui revient cette semaine bousculer les apéros-concerts du Théâtre du Grand Rond. Chanson française ? On voudrait bien, puisque les textes sont en français, mais on n'y chante pas ou guère. Du slam, alors ? Pas mieux : il y manque le côté improvisé et la pratique veut que la musique y soit de trop. Voyons... Du rock progressif/alternatif ? Pourquoi pas, quoique l'électricité de la guitare, l'énergie et la saturation du son ne suffisent pas vraiment à caractériser la chose. Et le violoncelle, on en fait quoi ? Les percussions venues d'ailleurs, les boîtes de conserve, la casserole retournée ? Agaçante indéfinition, bien propre à troubler l'esprit cartésien jusqu'à ce qu'eurêka ! déboule en neurone
le mot magique, pour ainsi dire définitif : in-clas-sable. Youpi, c'est fait. Fastoche.
Iaross est une hydre à trois têtes qui arrive de pas si loin, Montpellier, un peu plus de deux ans d'âge et un album au compteur,
Ventre. La plus discrète de ces têtes, quoique la plus haut perchée, est celle de Colin Vincent : guitariste la plupart du temps, pianiste ici et là, on ne le voit guère que penché sur ses instruments, étonnamment tranquille eu égard au ravage sonore qui sort de sa Fender Jazzmaster. Ses influences, s'il faut en croire ce qui s'extirpe de ses engins, iraient du jazz – des jazz, et contemporains plutôt que mainstream – au rock psychédélique anglais façon Pink Floyd.
Il faut chercher celle de Germain Lebot derrière une large cymbale et les toms d'une batterie conséquente, où il trône tel un prince impavide et facétieux. Impavide, puisqu'il fait manifestement partie de la famille de ces batteurs imperturbables, tel Charlie Watts, capables de suivre et soutenir n'importe quelle rupture musicale sans frémir d'un cil. Facétieux, quand il tire d'on ne sait quel ailleurs de quoi agrémenter un set déjà bien doté : tambourins orientaux, colliers de coquillages, maracas de fortune et bâtons de pluie d'où l'on déduit qu'en percussionniste versatile, il aime aller piocher du côté des 'musiques du monde' – comme s'il y en avait d'ailleurs...
'C'est l'histoire d'un ange, cet ange qui sommeille en toi'
Tête écrivante, tête moins chantante que vouée à la psalmodie de ses propres textes (et de Baudelaire une fois avec
Spleen, la soixante dix-huitième des Fleurs du Mal – vous savez, 'quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle'...), celle de Nicolas Iarossi surmonte selon le cas un violoncelle ou une guitare électro-acoustique, un sampler encore plus bas.
Poète tripal à l'univers fuligineux, Iaross ne chante pas : il déclame, marmonne, aboie, fustige, exhorte, trébuche d'angoissantes monotonies en syncopes soudaines, les yeux renversés à l'intérieur du crâne et mouillant sa chemise. Le plus optimiste de se textes,
Un jour, ne prête pas à rigolade : 'Et puis ça t'appartient, non ? Toutes ces voix gondolées qui hurlent dans les tréfonds de ton corps, toutes ces lèvres qui s'ouvrent pour ne plus se refermer et qui rongent les moindres petites parcelles de tes idées, elles sont mortes tes pensées [...]' – autant le savoir,
Un jour parle d'espoir...
A lire ce qui précède, on pourrait craindre une musique bruitiste et grinçante, toute de nappes sonores lourdes exprimant en mineur la noirceur invincible de l'existence. Raté. Il y a sans doute un côté bruitiste dans le jeu de Germain Lebot lorsqu'il donne de l'archet sur une cymbale, dans celui de Colin Vincent lorsqu'il pratique la dissonance et la cacophonie réfléchies pour accompagner la rogne de
Sans nom, mais pour le reste...
Inclassable, vous vous souvenez ? On y trouve donc de longues réverbérations électroniques ou non, des saturations métalloïdes, staccatos et piétinements rythmiques, notes liquides, arpèges limpides, glissandos apaisants (apaisés ?) du violoncelle épuisé de colère – bref, toute une gamme d'atmosphères, d'émotions, de variations stylistiques nées de la fusion heureuse de trois personnalités musicales pourtant bien différentes. Pour le coup inétiquetables, forcément, ce qui ne devrait guère aider les programmateurs futurs à faire rentrer Iaross dans les petites cases nécessaires à toute promotion bien comprise.
Qui a écrit '[...] Et c'est en cri qu'il n'y a plus rien / Et c'est brisé par la folie / Qu'on est pas foutu de s'enivrer' ? Poursuivant : 'Et c'est enfin que ça se tient / Et c'est enfin qu'on se sent bien'... (
Bien atrophié, vraiment ?)
||Jacques-Olivier Badia