Publié le 08 Juillet 2011
"Nectar (n.) : Boisson servie aux banquets des divinités de l'Olympe. On a perdu le secret de sa composition, mais les gens du Kentucky croient être arrivés à connaître son ingrédient principal."
Ambrose Bierce, Le dictionnaire du Diable
Tout fout l'camp mes bons m'sieurs-dames... L'été était là, les terrasses prennaient leurs aises sur les trottoirs, l'apéro de 19h se faisait le signe même du farniente estival et plaf ! le Théâtre du Grand Rond, lui, s'apprêtait à clore une saison d'apéros-spectacles sur un pénultième et seulabre invité. Celui-ci, qu'on pourra retrouver en fin de semaine au Bijou, s'est donné à la scène un prénom impérial quoique désuet, un nom synonyme de délice et d'immortalité – c'est dire si l'artiste a l'optimisme chevillé à la guitare. En clair, cela donne Jules Nectar : une longue silhouette en chemise orange et cravate noire, le ventre fait d'une caisse de bois à long manche, un harmonica en collier, à ses pieds une valise soigneusement sanglée en guise de grosse caisse.
'Multiplier par trois l'envie d'aller voir ailleurs'
Ce Jules-là doit goûter le nectar de la sagesse populaire, celle qui dit que l'herbe est toujours plus verte dans le pré du voisin, puisqu'il affirme d'emblée que 'l'endroit où l'on est né n'est jamais celui où l'on voulait naître.' La voix est douce, claire, un peu molle des genoux dès lors qu'il faut tenir la note, le tempo paisiblement enlevé évoque de lointaines langueurs caraïbes. Passé un jeu de glissandos inquiétants, la chanson suivante conserve la même tonalité pour dire la prémonition angoissée du désastre imminent chez le pessimiste commun : 'Je m'attends au pire' ; oui, mais lequel ?
'For iou leilledizes inde gintlemanes ce soir, zi inegliche chanson of maille répertoire...' Ah, joie de la langue étrangère traitée à la Raymond 'Zazie' Queneau, joie encore de la paternité neuve malgré 'so méni bombas en el moundo', chantée avec tant de fraîcheur émerveillée que cela sent l'autobiographie pudique – comme on la sent, quelques chansons plus loin, dans l'évocation délicate d'un frère à rejoindre un jour de l'autre côté de la route qu'on suit.
Bon, on ne va pas tout raconter non plus, d'autant que l'artiste l'a dit en début de concert : à chaque soir son répertoire où surgira quelque air neuf encore un peu hésitant, où renaîtra une vieille chanson jusque-là oubliée au fond d'un tiroir ombreux. Cet apéro-ci fut celui du désir d'ailleurs, des amours regrettées dont un mégot conserve seul le souvenir, de quelques inquiétudes exprimées sur la marche folle du monde, des ouvrières en grève d'une usine de bas de soie en l'an 1936. Le prochain ? Qui ira verra.
'Les portes se ferment / se rouvriront-elles un jour ?'
La saveur du Nectar, elle, ne devrait guère changer. Légère, douce, difficilement définissable, il y entre plusieurs ingrédients. Une présence scénique un peu effacée, presque timide, au mépris de laquelle Jules parvient pourtant à convaincre le public qu'on croyait en retrait de chanter 'comment qu'ça marche ?' ou battre des mains en rythme. Une tonalité musicale dont les rythmes et les accords, loin de tendre vers la folk que laisseraient attendre guitare et harmonicas, se baladent aux abords d'un son à dominante afro-caraïbe, chaud et faussement languide. On en conserve un arôme de reggae et un parfum de Brésil, sur les chansons 'sociétales' l'image pâlie de Zebda, sur une autre au moins plane le fantôme de Manu Chao époque
Clandestino (1998) – un peu plus de rock et d'énergie et ce serait presque la Mano Negra des origines, celle de
Patchanka et de
Puta's Fever.
Et là-dessus cette voix moins basse qu'intimiste et douce, sans trop de force et pas toujours bien assurée ; un goût discret mais constant pour le rythme marqué de cordes à demi étouffées, de crissements légers et de frappes sur la table de la guitare dans le balancement du corps piétinant d'un côté à l'autre ; enfin un petit côté rêveur empoté auquel il vaut mieux ne pas se fier.
S'il n'est pas neuf à la scène, Jules Nectar l'est à l'exercice du solo. Tout juste s'est-il produit une ou deux fois au Bijou, depuis le début de l'année, en compagnie de Chouf et Bulle de Vers ou lors des scènes ouvertes 'Osons' – en attendant de rejoindre dimanche le tremplin jeunes talents du festival albigeois Pause Guitare, en compagnie cette fois d'Olivier Gil, Iaross et Jeanne Garraud. On ne lui en voudra donc pas d'un certain manque de substance, d'un chouia d'indécision, ou plus justement d'une indistinction songeuse que sa sincérité devrait finir par imposer comme marque de fabrique.
Métaphorisons un peu : le ju(le)s est encore trop clair ; que s'y ajoutent avec la garde couleur, densité, diversité aromatique et le flacon devrait donner un vrai nectar.
||Jacques-Olivier Badia