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Critique

Aventures, nouvelles aventures Théâtre du Capitole



Au banquet des sons



Publié le 24 Juin 2011


C'est une face mal ou moins connue du Théâtre du Capitole : celle d'un lieu emblématique de l'art lyrique et qui, loin de se contenter d'une action pédagogique ponctuelle autour des oeuvres programmées, s'engage chaque année dans une création au long cours avec les enfants de la Ville Rose. Ainsi vit-on, en fin de saison dernière, un West Side Story audacieux d'avoir été créé avec une cinquantaine de lycéens et collégiens, aussi enthousiasmant par sa qualité que par le plaisir manifeste des adolescents en scène.
Plus risqué encore, le projet de cette année, présenté jusqu'à la fin de la semaine au Capitole même : créer non seulement une composition vocale contemporaine, avec tout ce qu'un tel choix implique de difficultés esthétiques et techniques, mais encore y engager des élèves de six écoles primaires. Aventures, nouvelles aventures...

Souffles, bougies et chants d'Indiens

Une nouvelle fois en charge du projet, la metteuse en scène Charlotte Nessi n'a pas opté pour la facilité. Oeuvres d'avant-garde majeures des années soixante, Aventures et Nouvelles aventures (György Ligeti, 1962-1965) fuit le modèle lyrique classique pour ne considérer que la matière vocale en elle-même, indépendamment du sens direct que porte le langage. En guise de liant, huit pièces parmi les onze de Musica ricercata, du même Ligeti : une fantaisie musicale sur base mathématique qui, partant d'une composition sur deux notes, en ajoute une à chaque nouvelle pièce jusqu'à employer les douze sons du piano, chacun abordant un registre musical et émotionnel différent. Pour final et avec le choeur d'enfants, Miniwanka ou Les moments de l'eau du Canadien Raymond Muray Schafer, une oeuvre ayant pour thème le cycle de l'eau et composée des mots de différentes langues indiennes signifiant "eau", "pluie", "ruisseau", "fleuve", "brouillard" et "mer".
Il fallait une forme scénique pour envelopper tout cela et aider à lui donner sens. C'est celle d'un banquet, le plus banal et le plus étrange de tous : une longue table mise, le maître d'hôtel qui va avec, aux "murs" les portraits de famille – sept musiciens, chacun dans son cadre que vient allumer le majordome. Les convives ? un grognon, une pimbêche une bourgeoise, un mal fini aux atours rock, paillettes et lunettes noires, une jolie femme et un vieil assoupi, prenant place alors qu'à l'avant-scène dorment deux enfants en pyjama jaune, le doudou pelucheux bien serré contre leur coeur.
Leur chant, entrecoupé de bizarreries pianistiques, de frottements de cordes et de souffles en cuivres, est comme le squelette encore animé d'une conversation de table, de ses accidents et interruptions sonores. On y halète, gémit, jappe, couine, glapit, pousse la note de la manière la plus lyrique sur des "ha" et des "oh" et des "hé", pour revenir bien vite au piaulement, à l'éructation, au gloussement de rire ou au grommellement de la colère. Le rythme : boiteux, syncopé, trébuchant sans régularité de silences habités en brouhahas étonnamment distincts tandis que le percussionniste bat un tapis, froisse du papier ou frappe un seau de fer-blanc.
Et la fête bat son plein du service des entrées à celui du champagne, jusqu'à ce que les enfants réveillés viennent finir les fonds de verre et souhaiter en foule et pyjama un bon anniversaire d'Indiens au papy abandonné à table.

Pas fastoche

Belle idée que ce banquet de sons grâce auquel naît moins un sens à proprement parler, pas plus un récit dûment narratif, mais le déroulé d'une dramaturgie cohérente d'un bout à l'autre, variée et parfaitement lisible dans le rendu de ses péripéties et états émotionnels. Il n'empêche, le travail de Ligeti n'est pas des plus faciles à saisir pour l'auditeur lambda, moins encore pour un jeune public auquel la création est destinée (à partir de neuf ans). Ses partis sont trop éloignés de la conception classique de l'harmonie, du rythme, voire du bon usage des instruments, pour qu'on puisse s'y affronter sans un minimum d'explications. Ou mieux encore, sans un travail sur le chant qui permettrait à chacun de prendre conscience in corpore des possibilités de la voix en tant qu'instrument – et de quelle versatilité...
On ne s'étonne donc pas que les oeuvres de Ligeti aient été confiées à des chanteurs professionnels, tant la maturité et la maîtrise vocales qu'elles impliquent ne peuvent être celles de bambins. Les vingt-neuf enfants, eux, se sont donc frottés à Miniwanka. Six mois de travail acharné à partir d'improvisations théâtrales et vocales, de recherches de correspondances, de trouvailles et d'actes manqués, sans la moindre expérience du chant hors la comptine de cours de récré.
Le résultat, cette fois encore, est à la hauteur. La pièce n'est sans doute pas très longue, mais les jeunes chanteurs se l'approprient avec une fraîcheur, une assurance et une qualité technique étonnantes – sans oublier le plaisir, manifeste. Hors un minuscule trébuchement ce jour-là, pas une fausse note, pas une erreur de tenue ou d'intensité, aucun pas de côté dans les méandres du bourdon et des notes individuelles liées par le chant en choeur. Impeccable et délicieux.
Parions que les chanteurs auront désormais une compréhension plus profonde, intérieure, de la musique contemporaine, et connaîtront un plaisir d'écoute nouveau fondé sur cette expérience pas comme les autres ; et regrettons, fugacement, que le public du parterre et des baignoires ne puisse bénéficier de la même opportunité. Car tout de même, pas fastoche ce Ligeti... ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Photo Patrice Nin
Photos Patrice Nin
Renseignements pratiques
Théâtre musicalAventures, nouvelles aventuresEnsemble Justiniana
D'après György Ligeti et Raymond Murray Schafer
Direction lusicale : Denis Comtet
Mise en scène : Charlotte Nessi
Chef de choeur : Scott Alan Prouty
Décor et scénographie : Gérard Champlon
Costumes : Louis Désiré et Michèle Paldacci

Avec Jody Prou, Katalin Kàrolyi, Paul Alexandre Dubois, Max Delors, Nicolas De Peretti, N'Gwamoué Diabaté, Norbert Rocher, Miyoko Shida, Dana Ciocarlie, Sabine Tavenard, Takénari Nemoto, David Joineaux, David Saudubray, Marie Deremble-Wauquiez, Tanguy Menez
Et Olivier Agathe, Charef Arroune, Marin Bailhe, Florence Barrière, Quentin Barrière, Amina Berkam, Léa Cano, Anaïs Castagné, Cécile Descoins, Eva Deyris, Julie Granier, Loubna El Ghaouti, Samy Horrigue, Faustine Langleron, Jonas Lebrun, Louis Le Digabel, Rémy Loiseau, Ambre Magen-Terrasse, Esther Pamelard, Elodie Perrin, Chloé Pouzenc, Kilian Ramaye, Melissa Saindou, Tom Séceille, Georgia Staumont, Barbara Stratford, Clara Turlet, Serap Yildirim et Pierre Venissac.
Le 24 Juin 2011Durée : 55 mn. A partir de 9 ans.Théâtre du CapitoleCapitole, 31000 ToulouseMétro ligne A, station CapitoleTél. 05 61 63 13 13.
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www.theatre-du-capitole.fr