Une bonne part d'expérience personnelle sur le théâtre et la vie familiale ; une autre, à l'évidence, de teinture autobiographique, à laquelle on peut très certainement ajouter une réminiscence des trois visions de la vie incarnées par les sœurs de Tchekhov : Sylvie Millet s'empare d'Antigone, l'arrache sans façon au monde stellaire de la Grèce antique et mythique pour l'inscrire d'un geste ferme dans un petit univers régional. Ce qui donne ce titre étrange, amusant -
Antigone du Poitou – dont on se demande ce qu'il cache, ce qu'il va faire "subir" à un personnage ô combien honoré par les adaptations ! Rien de tel, en fait. C'est moins là l'histoire de la princesse-qui-dit-non que celle de… Enfin il y a un peu de cela aussi… Le mieux reste d'en causer un brin, quand le spectacle revient cette semaine au Théâtre du Chien Blanc.
Elle s'appelle Simone
(et il va falloir qu'elle apprenne son rôle jusqu'au bout)
Trois générations de femmes, dont seule la dernière a su s'émanciper du Poitou natal, non sans regrets d'ailleurs. Simone a accompli son rêve de Moscou (voir Tchekhov toujours) et s'est installée à Paris où elle tente de vivre de son métier. Simone est comédienne ; elle "fait son théâtre", diraient ses mère et grand-mère. Elle descend dans le Poitou pour préparer tranquillement une audition sur
Antigone. Non pas le rôle titre : Simone doit avoir la quarantaine et vise le rôle de la nourrice.
En bonne parisienne, Simone déboule avec une digne jupe contemporaine et des chaussures proprettes qui ne conviennent certainement pas à la boue du jardin. Parisianisme et rêves de théâtre lui vaudront, on s'en doute, des réactions mitigées de la part des deux femmes de la maison : si Josiane, la mère, ne décolle pas d'une tendresse bienveillante et démonstrative, la mémé Créponne, en revanche, hante les murs de ses grognements vindicatifs.
Pour que s'passe bin…
Comme Antigone, la Josiane et la Simone doivent dire non à une certaine vision de l'existence, incarnée par Créon-Créponne. Nul homme dans l'affaire, ce caractère de maîtresse femme – voûtée par l'âge, certes – pourvoit amplement à une vision moderne de l'autorité. Le parallèle, toutefois, s'arrêtera là, et c'est surtout une plongée dans un certain temps et un certain lieu qui fait le charme du spectacle.
Sylvie Millet incarne les trois femmes avec les ruptures de ton et d'allure qui font les bons solistes. Par identification ou au contraire découverte, on se délecte de la note poitevine, relevée par l'accent de Josiane ou encore les plats traditionnels au nom évocateur. Le texte repose, non sans stéréotype mais avec réalisme, sur un contraste entre le monde littéraire et artistique – celui des mots, des rêves mais aussi de l'abstraction – et cette humble vie faite de comptes d'œufs.
Sylvie Millet ne condamne aucun des deux, pour les avoir certainement connus : beaucoup de tendresse, un certain hommage aux vies simples (celles où l'on est sûr du goût des choses), sans toutefois signer au bas de la page : si le thème du retour aux sources n'est pas neuf, il bénéficie ici d'une jolie dose d'humour et de dérision.
||Manon Ona