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L'écho du brigadier

Critique

Hors Lits # 6 *****



Alter espaces



Publié le 06 Mai 2011


Parmi les propositions “alternatives” du spectacle vivant, l’une séduit Le clou depuis déjà quelque lurette, celle du parcours urbain dans ses diverses variantes, et parmi elles celle que décline le réseau Hors Lits dans plusieurs villes depuis 2005 : une brève itinérance dans la ville – quatre lieux de vie proches, quatre actions artistiques d’une vingtaine de minutes –  destinée à créer un lien plus intime entre artistes, spectateurs et habitants autant qu’à présenter des formes inaccoutumées, à tout le moins décalées par le simple fait d’échapper au cadre familier de la scène. La sixième édition toulousaine de Hors Lits se tenait cette semaine entre quartier des Chalets et allées Jean-Jaurès, de salons étroits en paliers d’escalier.

Voyeurisme

La première de ce soir-là, A’ (Betty Tchomanga et Romain Mercier), aura laissé ce Clou-ci et la trentaine de spectateurs assez perplexes. Qu’on imagine : un petit salon obscur, en son centre une table à rabats, sur la table une lampe à la lumière crue, un saxophone droit. A l’une de ses extrémités un homme, à l’autre une femme. Silencieux. Immobiles. Ou plutôt si lents qu’il faut un long temps avant de percevoir le mouvement par lequel lui ouvre la bouche en un cri muet, elle décolle sa joue du dos de sa main gauche. La télé, allumée, dévide ses images en silence dans l’obscurité.
Explosion sonore d’un crachotement baveux venu d’elle, retour immédiat au silence et à l’immobilité. Attente. Lever de l’homme, souffles sans notes alors qu’elle s’abat lentement sur le plateau de la table jusqu’à ce qu’une unique note longue la relève, bave filant au menton, pour un hurlement soudain, une succession d’éructations rauques. L’atmosphère angoissante de pénombre et d’étirements ne trouve aucun allègement dans le geste final : la caresse réciproque d’une main sur une joue. Exeunt.
Perplexité, donc. Car si le parti se montre cohérent et assumé d’un bout à l’autre, l’absence de tout élément explicatif, d’une dramaturgie dépassant le simple énoncé du concept, rend l’exercice quelque peu abstrait et formel. A un détail près, qui change tout : donné sur une scène, A’ ne serait effectivement qu’un exercice apparemment gratuit, au mieux un acte exploratoire insaisissable par tout autre que ses acteurs ; mais ainsi posé dans l’intimité d’un lieu de vie réel, il devient pour le spectateur un acte de voyeurisme dérangeant, un aperçu volé de ce qui aurait dû rester caché, le sentiment d’intrusion rendu plus vif encore par la temporalité distendue de l’action, la promiscuité des spectateurs amassés et des performeurs.

Danse sur palier

Quelques rues plus loin, c’est dans les combles d’un immeuble de la place Belfort, sur le dernier palier d’un escalier, que se donne Correspondances (2) de Camille Chalain et Géraldine Borghi. Subjectivité inévitable du regard, puisqu’on doit cette suite d’une récente exposition photographique à la MJC Roguet à l’un des Clous…
Camille Chalain explore en effet dans ses Correspondances - Polygraphies de l’intime un rapport esthétique et signifiant de l’écrit à la chair, la peau couverte de phrases se révélant selon le cas comme l’origine, le réceptacle intime ou le point d’arrivée de tout ce que le mot peut porter de sens, de désir de dire, de besoin de partage ; les performances chorégraphiques de Géraldine Borghi et Cyril Vera-Coussieu créées pour le vernissage de l’exposition en furent de belles mises en chair, que prolonge ce deuxième opus.
Une soupente sans destination, un débarras, un cabinet de toilette abandonnés et décrépits abritent ces images de fragments de corps écrits, accrochés ou posés sur des jonchées de papier froissé sous la lumière chiche d’ampoules nues. Des éclats, devant lesquels on passe avant de s’accouder à la rampe, face au palier où une femme se tient à une modeste table de bois, sa pile de feuilles blanches et ses stylos noirs. Ecriture, froissements, rejets. Satisfaction, enfin, de quelques mots portés sur le papier et offerts, secrets, à un spectateur comme une passerelle fragile, une promesse à la réalisation incertaine.
Ce qui suit est moins une lutte que la recherche maladroite d’un contact, lorsque l’homme surgi d’une porte jusqu’alors fermée se jette sous la table, y tourne comme un chien dans sa niche, la soulève de son dos, la déplace, tandis qu’au-dessus la femme s’obstine à écrire au mépris de ce ressac incontrôlable du plateau. Même lutte, même quête lorsque le premier monte sur la table, tente d’en déranger l’ordonnancement du pied comme pour porter sa simple existence à l’attention de l’écrivante, indifférente en dépit de la danse de ses mains contraintes à d’incessants déplacements pour éviter l’importun. Contact, enfin, lorsque la plume se porte du papier à la peau, que l’homme se saisit à son tour d’un stylo et prend sa compagne pour support de premiers mots jetés – mais simples prémices d’une relation indiscernable quand la réalité humaine de chacun semble échapper encore à la conscience de l’autre. Et deux corps s’abîment dans les profondeurs de l’escalier, l’un portant l’autre, indissociables et distants.
Pas de doute et au diable l’impossible objectivité, ces deuxièmes Correspondances, interprétées par Géraldine Borghi et Camille Chalain lui-même, confirment ce que promettaient les premières propositions de mars : il y a là la matière d’un spectacle à venir, une matière sensible, humaine, plastique et riche de sens, qui trouve sa force dans la cohérence visuelle de son concept d’origine, la rigueur du lien entre les promesses des images et leur mise en chair et mouvement, l’assurance de leurs partis formels et esthétiques. L’impact de la proposition doit beaucoup, il est vrai, au cadre de ce soir-là, à la fois lieu familier et espace multiple – palier, couloir, porte, rampe, marches, plafond incliné de combles, percée d’une fenêtre à tabatière – marqué de surcroît des stigmates de la déréliction ; un cadre, hélas, aussi difficile à réinvestir qu’à reproduire avec le même impact de véracité. Qu’importe. La proposition est belle et ses promesses alléchantes, on en attend les suites avec impatience.

Hors baignoire et au-delà

Quelques rues encore pour découvrir l'imprononçable (()) d'Ananda Montange, au coeur aussi délicieux que son introduction est disparate. Il faut en effet suivre d'abord un parcours serré dans les aîtres, entre des cordelettes où pendent des phrases fragmentées, avant d'aboutir au salon où un écran dévide l'interview vidéo d'un SDF, commencé à l'entrée sur un premier écran posé dans une poubelle. La grande dalle de la télévision prend sa suite pour montrer l'image fixe d'une salle de bains, où une femme en robe rouge semble égarée dans un monologue / dialogue dont on ne sait trop s'il est intérieur ou partagé, dévidant de façon obsessionnelle interpellations fragmentaires et questions inquiètes – "tu es là, tu es là, tu es là toi ?" – alors qu'elle tombe dans la baignoire, clapote sous un filet d'eau, peine à s'en extirper, s'effondre au sol, s'approche au plus près de l'objectif avec une curiosité inquiète.
Il faut un temps avant que se forme la conscience d'une réalité décalée : celle de ces sons qui sourdent de la porte, au fond du salon, identiques à ceux que restituent l'écran et tout droits venus de la pièce attenante. Surprise, pourtant, lorsque la femme sort/entre de la salle de bains dans le salon, imposant un deuxième degré à la prise de conscience par la réalité de sa présence alors qu'elle sinue à grand peine parmi les spectateurs entassés avant de les prendre un à un par la main... pour les mettre dehors. Tant pis pour les voisins, qui auront dû supporter le boucan d'applaudissements en cage d'escalier, suscités par le plaisir de cette performance un peu décousue mais au délicieux humour en demi-teintes.
La proposition la moins convaincante aura finalement été celle de la jeune Anne Bogard, Où est passé le coup de foudre ?, exercice qu'on qualifiera de "danse au mur" dans un salon vidé trop semblable à une scène. Non que la proposition soit trop peu réfléchie ou mal exécutée, mais le manque de maturité y est sensible : dans le caractère un peu scolaire d'un geste chorégraphique assez "classique", quoique traversé de mouvements et de ruptures plus contemporains ; dans l'absence d'une dramaturgie ou d'un parti formel suffisamment caractérisés ; dans le choix d'effets inexploités, lumière tournoyante d'un gyrophare ou vidéo sans présence ; par un rapport hésitant au public tout proche, enfin, n'osant pas plus le contact (hors de rares moments) qu'une distance difficile à imposer.
La performance, de surcroît, souffre de la comparaison avec la musique qui la soutient : une puissante composition classico-balkano-métal – on ne sait trop comment dire mieux – donnée par le violoncelle de Maxime Dupuis et l'accordéon d'Arno Courcelle, sans oublier leurs voix, dont l'interprétation chorégraphique ne parvient pas à suivre les alternances de violence et d'apaisement.

Mais pour l'heure, les amateurs et les curieux devront attendre un peu avant le prochain parcours de rue en rue, puisque la septième édition toulousaine n'est pas prévue avant la rentrée. Mieux vaut surveiller le site de Hors Lits (www.horslits.com) : la proposition connaît un succès grandissant et la jauge réduite de vingt-cinq personnes est vite atteinte – voire dépassée. ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Djeyo / Le Clou dans la Planche
Djeyo / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
PerformancesHors Lits # 6Conçu et interprété par Betty Tchomanga et Romain Mercier [A'], Camille Chalain et Géraldine Borghi [Correspondances 2], Ananda Montange [(())], Anne Bogard, Maxime Dupuis et Arno Courcelle [Où est passé le coup de foudre ?]Le 06 Mai 2011, à Durée : env. 1h30.*****Rens. et réservations au 06 64 39 41 49,
horslits.toulouse@gmail.com
www.horslits.com

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En haut, Camille Chalain et Géraldine Borghi. Ci-dessus, Ananda Montange. En bas, Anne Bogard.


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