Publié le 06 Mai 2011
Politesse : forme la plus acceptable de l'hypocrisie.
Ambrose Bierce, Le dictionnaire du Diable
Que peut-on encore bien dire à Toulouse des Malpolis qui, après s'être donnés une nouvelle fois en spectacle récemment au Bijou, seront jeudi à La Dynamo pour Détours de Chant ? C'est qu'en quatorze ou quinze ans de scène (ils ne sont pas d'accord sur la question – d'ailleurs ils ne sont jamais d'accord sur rien), les occasions n'ont pas manqué de faire valoir le plaisir que suscite leur excellent mauvais esprit et le regard pour le moins sans concession qu'ils portent sur notre irrémédiable connerie. Les choses changent, toutefois : ils furent d'abord deux, puis trois, les voici redevenus duo avec l'installation à Paname de Dédé Vigier Latour ; ils furent jeunes et imberbes, les voici un peu plus vieux et barbus, version poivre bien salé ; ils furent Malbaisés, prétend-on, puis Malpolis... ils le sont toujours, comme le démontre ce nouveau spectacle sans grand chose de nouveau, où l'on retrouve bien des titres de leur dernier album,
This Machine Kills Fingers, et les incunables les moins usés tirés de leur répertoire.
Les Malpolis sont donc d'abord des amis, comme ils le chantent fort joliment pour commencer, des ces amis qui aiment tant faire "la surprise d'une visite justement le soir où tu baises." Eh oui, c'est ça l'amitié, ce qui ne les empêche pas d'être tout ce qu'il y a de plus
friend friendly. Bien sûr, il y a toujours des gens qu'on n'aimerait pas, amateurs de thon rouge et d'Elton John (celui-là, il fallait le chercher pour le trouver), dentistes questionneurs et applaudisseurs en ciné mais bon, faut faire avec. Comme il faut faire avec les jeunes incapables du moindre
carpe diem, les censeurs de l'humour uniquement préoccupés de ménager les susceptibilités de tout (mauvais) poil, les politiques de droite et même de gauche, les journalistes et les cons. Entre autres. Et l'un n'empêchant pas l'autre.
"Il trouve qu'il a du bol à son âge
de s'en sortir comme il s'en sort"
Quoi d'autre ? Le slam et le coaching – "viens parler à mon cul quand ta tête est malade" – les soirées entre amis (encore eux) où on n'a pas le temps de rire pasqu'on est là pour s'amuser, ces vigiles qui nous remplacent le poulet d'autrefois, ferme car nourri au bon grain de la fonction publique. La presse pipole, à qui il ne manque que de s'ouvrir à tous les losers et SDF apparentés. Le risque de l'intégrisme athée. Les vicissitudes de la langue française et les Charlottes de 8 à 13 ans – vous savez : "Charlotte elle a le tout dernier cri / Des portables une pure merveille / Chaque fois qu’elle appelle une amie / Elle se photographie l’oreille", si ce n'est pas du vécu...
Les altermondialistes, puisque quand même c'est un concert revendicataire et contestatif et qu'il faut bien assurer les rappels malgré l'appel pressant de leurs vessies de quarantenaires. Les grandes surfaces. Comme à Ostende en version folk-rock bien martelé, que le pauvre Caussimon doit s'en retourner dans l'océan bellilois où ses cendres furent répandues. Etc.
C'est alors que le plumitif se retrouve sec comme bouteille après l'apéro. Car l'âge n'y fait rien, Les Malpolis sont toujours égaux à eux-mêmes : faisant semblant de jouer à la Brassens pour mieux balancer rock ; sortant un jeu de mots à la seconde dans les moments de plus grande faiblesse ; tirant à boulets de toutes les couleurs sur toutes les cibles possibles (et elles ne manquent pas) avec une perpétuelle indifférence au politiquement/religieusement/socialement correct et au qu'en-dira-t-on ; et profitant sans vergogne de l'enthousiasme d'un public acquis s'avance, à qui il n'hésite toutefois pas à lui donner autant de rappels que demandé – et il en demande.
Alors bien sûr, l'art du journalisme consiste à faire du plein avec du vide et réciproquement, mais il y a des limites. Concluons donc : à l'ouest de l'impolitesse, rien de nouveau. Mais on s'en fout, puisque l'ancien est excellent et que les meilleurs crus viennent des plus vieilles barriques. A la bonne vôtre.
||Jacques-Olivier Badia