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Critique

Au café Quincaille Le Bijou



Un toit pour l'émoi



Publié le 15 Avril 2011


"On change plus facilement de religion que de café.
Le monde d'ailleurs se divise en deux classes : ceux qui vont au café et ceux qui n'y vont plus."
Georges Courteline

Certains se souviennent l'avoir connue Mal Coiffée, charriant a cappella et en bonne compagnie le gravier arrondi de la langue occitane – ce n'est même pas si loin. D'autres, l'avoir vue se livrer sur scène à de Petits plaisirs en compagnie de Philippe Sizaire, les coquins. Quelques-uns, bien informés, attendaient pour découvrir Vocelli au centre culturel Alban-Minville : une ballade vocale en Méditerranée où l'on retrouvera, pour ne citer que celles et celui-là, Hélène Laffont, Paloma Pradal, Eugénie Ursch, Auguste Harlé. Et Dalèle.
Mais pour l'heure, Dalèle est au café. Au bistrot au mastroquet, au bastringue, au caboulot. A double titre : au Bijou, cet estanquet bien connu pour son entrecôte rabelaisienne, ses téléviseurs d'un autre âge et son arrière-salle à musique ; et Au café Quincaille, titre et lieu virtuel de son nouveau spectacle. Un piano tenant lieu de comptoir, une contrebasse pour cavalier, une clarinette en guise de pompe à notes.
Comme tout café qui se respecte, celui-ci n'est pas tant le lieu du petit noir serré, du ballon de blanc ou du demi en col blanc que le havre de la vie telle qu'elle va, à petits ou grands pas, portant à l'épaule son balluchon de peines et de joies. Il y a là une nouvelle dans le quartier, qui fut pute ou alors fleuriste et qui vit chez son chien nommé Carlos – comme Gardel, parce que tout de même "le tango ça a du chien, ça vous secoue l'os jusqu'à la moelle." Là un ex-enfant de dix-sept printemps en quête de l'homme qu'il sera, hâbleur rendu à la fragilité au creux douillet de son lit de gamin. Là une tablée de filles "justes normales", où l'on se lamente de n'avoir pas encore trouvé un lui à soi. Plus loin dans la rue une maison, volets clos sur le dehors, ses deux petits vieux cruciverbistes attendant la fin  de toute attente. Un peu plus loin encore la gare, quand ici on n'a que le blues de ne souffrir d'aucun exil.
Et l'on marche côte à côte, "sur ses pas jusqu'au bout de la vie". On ment, juste un peu, histoire de tomber la blouse grise des jours vécus pour enfiler la robe à fleurs de tous les possibles. On danse la "sweet sweet scottish" sur un rythme de polka, bringuebalant d'un coeur l'autre "Ich liebe you I love dich". Les marins de la nuit accostent au comptoir comme après la tempête, on y allume son moi à l'étincelle du toi pendant que, dans la venelle, Raoul dépèce l'étudiante pour la servir en gigot posthume – par quoi l'on voit que l'assassin est brave homme, puisqu'il est gastronome.
Bref ça sent le jaune, le rouquin et le galopin de brune, ça bruisse de rires et de parlotes dans le vrombissement du moulin à café tandis que flotte le fantôme des tabacs interdits : un bistrot.

Quincailleries

Balzac le disait déjà, "le comptoir d'un café est le parlement du peuple." L'idée est si peu neuve qu'elle a servi des générations de chansonniers – inspirés, il faut bien le dire, par le lieu principal de leurs succès, la béquille de leur déchéance. On n'en finira donc jamais avec l'observation, par un coin de vitrine, de l'humanité anonyme et grouillante, rieuse triste ou goualante ; et si l'exercice est devenu bien convenu depuis que la chanson française s'est piquée d'échanger claviers et cordes électronifiés contre crincrin et bedaine à soufflets, tout est dans l'art et la manière.
Celui et celle de Dalèle ont de la patte, une fois accepté l'inévitable sentiment de mélanstalgie que traversent toutefois quelques vibrionnantes notations contemporaines. Les textes doivent beaucoup au talent éprouvé de Philippe Sizaire, qui signe la plupart d'entre eux, comme à ceux d'Hervé Suhubiette ou de Liz Cherhal, et ne se privent ni de la verve chansonnière, de ses portraits vifs de ses allitérations, ni des nuances sépia / noir de fumée de la chanson réaliste. De la belle ouvrage.
On aimera autant et plus les musiques, indéfinissablement autres sous leur vernis patiné de tradition. Foin du sempiternel piano à bretelles, dont Dalèle fait un usage justement mesuré, vive le piano droit (peut-être même à queue, s'il faut en croire la chanteuse taquinant son Yvron), la clarinette, la contrebasse. Emberluré par le tout-venant de "nouvelles scènes" toutes craquelées d'imitation servile, on en attendrait sonorités bastringue, swing vintage et musetteries faciles à base de valse et de java. Eh bien non. Car il y a dans ces compositions une rigueur et une netteté toutes classiques du côté du piano, côté clarinette une discrétion dont seuls les solos mettent en lumière l'élégance et la sensibilité, sans pour autant s'interdire l'exercice d'une fantaisie aux pouêts, bouings et doum-doums soigneusement dosés.
On ne regrette finalement de tout cela qu'une chose : que Dalèle, prise par l'ambiance cafetière,  n'ait pas su choisir entre tour de chant et spectacle assumé. La table ronde, ses chaises de bois posées sur scène ne servent guère qu'à porter la boutanche de château-la-pompe à laquelle s'humecter la glotte, point. C'est trop, puisque le fil des chansons suffit à imposer son ambiance ; trop peu, quand le jeu esquissé s'interrompt au beau milieu de la partie. Dalèle, au demeurant, le reconnaît volontiers : une tentation trop forte pour ne pas y céder, survenue alors que nombre de chansons étaient déjà écrites... Du coup, la personnalité que laissent pressentir l'étincelle de l'oeil, les froissures et éclats de la voix, le geste et la posture, ne trouve pas vraiment son assise. On n'en tirera cependant pas de conclusion définitive, s'agissant d'un travail encore frais, et l'on ira volontiers s'installer à la brune sous ce toit des émois, au comptoir écaillé de la quincaille humaine. Allez Raoul, remets-nous ça. ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Djeyo / Le Clou dans la Planche
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Renseignements pratiques
ChansonAu café QuincailleAvec Dalèle (accordéon, chant), Philippe Yvron (piano) et Rolland Martinez (contrebasse, clarinette). Mise en jeu : Elodie Retière.Le 15 Avril 2011Le Bijou123, avenue de Muret - 31300 ToulouseMétro ligne A - Station Esquirol
Bus n° 12 - Arrêt Croix de Pierre
Tél. 05 61 42 95 07
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http://www.le-bijou.net // le.bijou@wanadoo.fr