Pour sa septième édition, le Festival International C'est de la Danse Contemporaine (CDC) se décompose en deux périodes. La première ayant eu lieu en février dernier, c'est donc la deuxième partie qui s'ouvrait cette semaine au CDC avec
Ce que nous sommes, de Radhouane El Meddeb, pour une édition riche de promesse qui s'étendra jusqu'au 22 avril. En effet, pas moins de sept lieux de spectacle seront investis, la danse s'offrant ainsi une belle place dans une Ville Rose où cette discipline est encore, hélas, timidement diffusée.
Les esquisses de la mémoire
Ce que nous sommes commence dans un noir profond que seule la pénombre viendra dissiper. Ce presque rien dans lequel évoluent les danseurs est ici chargé de l'anonymat des humanités individuelles pour faire place aux individualités collectives. Car ces corps à peine esquissés illustrent le nous et l'autre à merveille. Le crissement du sable noir réparti tout autour de la scène entièrement dénudée laisse résonner sous leurs pas le son des cheminements d'existences, dans une lenteur ici accrue, là animée de précipitations angoissés. Les quelques accords plaqués sur un piano venant de loin éveillent les sens au-delà du visible pour entrer dans les zones de l'indicible et du sensitif.
Les silhouettes évoquent des fantômes de la mémoire, les figures issues d'un lointain passé que le temps efface petit à petit des souvenirs, par sélection, les jugeant moins importantes que d'autres éclats de vie. Car ici les danseurs rejouent des moment qui semblent anecdotiques, qui pourtant reviennent de manière récurrente tant ils sont chargés de sens. Les corps à peine esquissés en deviennent encore plus présents et les yeux des spectateurs s'écarquillent pour écarter les ombres, espérant percer les mystères de toute cette obscurité.
Une lumière d'apocalypse
La lumière, croissant par la suite comme une aube timide, ira jusqu'au feux de midi et révélera petit à petit ces personnages, sans pour autant dévoiler une quelconque individualité malgré quelques très beaux solos et duos. Ils resteront de par leurs attitudes, expressions et actes, résolument communs, comme des miroirs du monde.
Le geste qui jaillit soudain d'une simple main hésitante prend dans cette ambiance des proportions incroyables. Du rien surgit ainsi tout ce que nous sommes, pas grand-chose et tellement à la fois. L'effet miroir de l'humanité se poursuit dans cette danse essentiellement faite de déplacements qui ressemblent étrangement à ceux du glissement des pions sur un plateau de go. Une stratégie aux allures aléatoires, mais réellement implacables. Par son économie, l'égrènement des choses est pour le coup chargé à l'extrême. Les corps sensibilisés se croisent, se frôlent dans des états d'attente, de désir, de déception, de questionnement.
Une bascule un peu brutale entraîne vers une "danse des bisous", passage plus ludique qui apporte une souffle de légèreté à cette pièce – laquelle n'entend cependant pas faire de concessions sur les possibles relationnels. Puis vient en clôture une sorte d'apocalypse, la lumière brûle, la musique jusqu'ici si discrète envahit tout et agresse par son volume excessif. Les corps se chahutent, luttent, chutent, s'agressent, sont traînés au sol. Tout n'est plus que brutalité et violence, confrontation, lutte de pouvoir, possession, appropriation et domination.
Caprices oniriques
Voici donc une pièce sensible, tout en ombre et en lumière, qui navigue clairement dans l'univers pictural de Goya entre les pantins désarticulés, les jardins maniérés baignés des lumière zénithales, les pelotons d'exécution, les cris et la noirceurs des géant et des ogres dévoreurs. Une œuvre où la danse n'est qu'effleurement – et quasiment toujours hors des conventions du genre. Le geste n'est jamais forme gratuite, mais toujours porteur à la limite de la narration, au long d'une frontière périlleuse qui ici sert admirablement l'œuvre.
Notons, pour ajouter à son honneur, la qualité et le soin apportés à l'équilibre du plateau. Une grande finesse des relais, les passages de focus sont absolument maîtrisés, les chorus et les mouvements du chœur subtils et sans fautes.
La sensation, à l'issue de la représentation, est d'ordre onirique : semblable à la traversée d'un rêve, jusqu'à laisse traîner (forcément ?) une sensation de faim inassouvie, une envie d'avoir plus de prise sur les choses et d'en goûter encore. Le quotidien de l'humanité qui est offert ici est volontairement donné avec une absente de taille dans sa dramaturgie : la maîtrise des choses. Chacun ira donc avec ses frustrations et en fonction de son lâcher prise.
Ce que nous sommes est bien plus encore qu'il ne laisse paraître – un spectacle sensible, profondément humain, qui touche et ne lâche jamais sa ligne directrice.
||Camille Chalain