Après
Les fraises salées, spectacle hydropathe, le verre de l'Agit se lève pour les amours maternelles et filiales: la compagnie revient avec deux créations en une, deux solos rassemblés dans le spectacle
Maman revient. Sous l'œil vigilant d'Hélène Sarrasin, Marion Bouvarel incarne tout d'abord les blessures maternelles en interprétant
Fa'a'amu de Roger Lombardot ; François Fehner enchaîne ensuite avec
Maman revient, pauvre orphelin de Jean-Claude Grumberg, dans une mise en scène de Jean Faure. L'ensemble, présenté récemment à la Cave Poésie, revenu aux Argoulets avec "L'Agit au vert", puis au Théâtre du Pont Neuf, s'installe jeudi à la caserne Niel, réduit à son second texte - mais avec
El Maestro.
"Salope ne prend qu'un - p -, mon chéri"
C'est tout d'abord un cri. De rage, de douleur. Devant la comédienne, une ligne rouge trace une démarcation sur le sol en damier et le point qu'elle fixe n'a pas de visage. Elle tient une lettre, dont elle commence à fustiger les facilités : elle en relève quelques injures pareilles à des exercices de style, qui ne l'atteignent pas. Il est question de baccalauréat, on finit par comprendre - "Ta souffrance mérite mieux que ces mots faciles", fait-elle remarquer à l'adolescent qui l'écoute, depuis sa cage de silence.
En Polynésie, on appelle
fa'a'amu les femmes qui se dévouent pour un enfant qui n'est pas le leur, mais qui ,à force d'amour, le devient. Ou devrait le devenir. Le texte de Lombardot pousse le cri d'une maternité en détresse, face au doute cruel d'un enfant adopté. Sous la bravoure des premiers mots, la blessure se dessine rapidement - "le 'madame' sur l'enveloppe était de trop, p'tit con".
Un beau sujet, mais quelques réserves sur l'écriture néanmoins. Moins long, le texte gagnerait en intensité. D'autre part, si l'interaction avec l'invisible enfant était plus développée, on ne ressentirait certainement pas cette impression de bascule dans une énumération d'épisodes biographiques – le "dialogue" démarrait pourtant fort et il est dommage que l'auteur (et la mise en scène?) n'ait pas davantage fait vivre la présence du fils. Quelques sursauts cyniques ou rageurs viennent heureusement rompre ce qui à peu de détails près passerait pour le récit litanique d'un passé torturé.
Là est le chemin narratif à suivre pour le renouement, pourrait-on rétorquer. Disons que ce texte fermement ancré dans le réel – réalité des relations humaines mais aussi du système – satisfera le spectateur que le point touche, au risque de perdre dans une énième déclaration d'amour/douleur une partie du public.
"Au risque", écrit-on. De fait, Marion Bouvarel est là pour rattraper le spectateur quand le texte perd en intensité. Non pas que la comédienne donne dans la rupture et "casse" le monologue ; au contraire, elle s'autorise une lente ascension dans le registre pathétique et le déchirement de la mère s'en trouve très viscéralement incarné. Quelque chose de "tremblé" dans son jeu, de bégayant, rend le personnage très attendrissant et on se laisse entraîner dans son espérance de retrouvailles.
Appel au Ciel et à l'amour
Le texte de Grumberg nous emmène bien loin de celui de Lombardot, tout comme l'interprétation multiple de François Fehner se détache du ciselage sentimental de Marion Bouvarel. Une seule voix mais bien des visages : un adulte qui voyage dans son enfance, qui dialogue avec sa mère, son père et même avec Dieu – incarnation du pouvoir mais qui, de son aveu même, "peut peu et hélas fait moins encore".
Le pourquoi n'est pas immédiat, encore que le lit d'hôpital prête d'emblée une touche inquiétante à des dialogues qui suscitent surtout le rire. On finira par comprendre que le passé et les supposées figures aimantes et rassurantes que sont les parents sont ici un refuge, une porte menant hors de la douleur physique et de l'angoisse.
Et quelle porte! Entre un Dieu blasé, une mère gagatisant sur le lapin à la moutarde et un père infoutu de se rappeler les instants partagés avec sa femme, le voyage prend une délicieuse touche cynique – un cynisme très attendri. Ce mélange de registres est soutenu par un François Fehner certes démultiplié, mais qui se ménage quelques pauses lourdes de sens ; dans le tourbillon des souvenirs et des personnages cocasses, l'interrogation creuse son trou : pourquoi la souffrance, pourquoi la peur? L'homme invoque ses souvenirs comme on construit un abri avant l'orage, comme on conjure la solitude de la mort.
On goûte ce souriant appel du désespoir avec un égal mélange d'émotions. Une préférence pour ce texte-ci, mais une révérence aux deux comédiens, qui portent loin les vertiges de l'amour.
||Manon Ona