Ce n'est pas tant un décor qu'un fatras ordonné qui accueillera le très jeune public – d'au moins six mois, cependant – début juillet au Théâtre de la Violette. Pour le tout pitchou, ce n'est que mystérieux émerveillement et invincible attirance vers la scène. Le grand, qui a l'oeil plus formé à l'identification de l'inconnu, y dénombre entre autres coussins zébrés ou léopard, une guitare, un bâton de pluie, un tambour d'aisselle et son curieux enrobage de cordes, musicales boîtes de conserve et baobab tronqué habité d'un singe en peluche. Toutes impressions d'Afrique offertes par la Cie A Cloche-Pied et son spectacle
Babaye sur le chemin du bout du monde, à partir de cette semaine au Théâtre de la Violette.
Le chemin sous le pied
Le coq chante et Babaye se réveille, dit le conte après une chanson "en langues", mais Maman Fatou dort et dort encore. Ici, dehors, le tambour d'aisselle et l'éléphant tonnent/sonnent le rassemblement des animaux : chat élégant, singe farceur autruche fière – mais pas l'escargot ; toujours en retard, celui-là, pour cause d'oublis en chaîne, raison pour laquelle il finit par prendre sa maison entière sur son dos. Et après ? "Après, j'ai remis le chemin sous mon pied."
Babaye a faim, alors que frappent les pilons sur le grain en une comptine à tubes et échos sourds. Marabout, course à la galette, départ pour le bout du monde en quête de pitance. Il y a sur le chemin une tortue une grenouille, un hippopo et un croco, une patate à chaque rencontre, à chaque rencontre une fêlure nouvelle sur le dos de la tortue quand chacun veut jouer de sa carapace comme d'un tambour. Ainsi, dit encore le conte, se craquelèrent les carapaces des tortues.
Il a encore sur le chemin un arbre à ciseaux, un arbre à couteaux, un arbre à aiguilles un singe et un serpent. Le désert, les mauvais génies que chasse la chanson de Babaye, lui valant en récompense le cadeau du grand tambour sabar. Et, remettant le chemin sous ses pieds, Babaye rentre chez lui, héros modeste, repu de patates, chargé de ciseaux couteaux et aiguilles.
Au village, Maman Fatou se réveille enfin.
"Pilons le grain pan pan, pilons le grain gaiement"
S'il fallait un continent pour agréger autour de lui la quintessence de l'exotisme, du rêve d'ailleurs, de la nature et du mystère tels qu'on préfère les imaginer, ce serait indéniablement l'Afrique, à laquelle les créateurs de spectacles jeune public empruntent ou se réfèrent à qui mieux mieux. Le fait, sans aucun doute, d'une terre de cultures orales où le conte trouve large place, et quoi de plus évident que le conte lorsqu'il s'agit de faire histoire pour de jeunes oreilles ?
On s'en lasse assez vite et il faut une assez belle dose de sincérité, de modestie et d'équilibre pour faire passer outre le sentiment de déjà vu et entendu – qui, reconnaissons-le, atteint plus le grand hanteur de salles que le petit découvreur. Marie-France et Alain Bel y réussissent joliment. Avec la modestie de qui veut non pas recréer l'Afrique, mais en donner une simple évocation, une "manière de" destinée à satisfaire la soif de découverte du petit bout d'humain.
Pas plus de prétention dans la forme quand le spectacle est décrit comme le simple assemblage de contes, comptines, chansons, bruitages et manipulations, ce qu'il est effectivement. Mais assemblage ne veut pas dire capharnaüm et l'ensemble tient fermement debout, bien équilibré dans ses composants, alternant l'exotique de là-bas (car tout de même...) et le familier de comptines bien de chez nous ("Jamais on n'a vu, jamais on ne verra"), n'abusant pas de mièvreries au prétexte de douceur. La voix profonde d'Alain Bel et son poly-instrumentisme percussif y font bel effet, sa compagne assurant de son côté la part manipulatoire de l'affaire.
Seules les tentatives d'interaction avec le public tombèrent, ce jour-là, un peu à plat face à une audience mi-indisciplinée, mi-emballée. On peut sans doute s'en passer, tant la chose est devenue commune, ou plutôt laisser le contact se faire naturellement au rythme des chansons et, surtout, au gré de ces assistances à l'humeur toujours versatile. Mais un bon moment de spectacle, dont bien des parents ressortirent aussi émerveillés que leurs bambins.
Quant à la petite Lisa (sauf erreur), il faudra tout de même qu'elle apprenne à rester assise...
||Jacques-Olivier Badia