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L'écho du brigadier

Critique

Orée du dehors *****



Passage de la pomme
par la face mort



Publié le 29 Janvier 2011


En matière de derniers instants, la propension de nos contrées est à voir la mort en noir. A la rigueur violette, couleur de demi-deuil. En d'autres temps (lointains) ce fut le vert, couleur optimiste marquant l'espoir de la résurrection. Ailleurs ce sera en blanc, surtout si l'on est japonais. Mais un ultime passage en jaune et bleu ? Avec une touche de rouge ? Il fallait pour y penser la Cie Balistique du Corps Naïf en sa dernière création, Orée du dehors – un titre explicite seulement après coup, seulement pour les grands flanquant les pitchounets qui viendront découvrir ce spectacle presque sans paroles, visible à partir de 3 ans cette semaine au Chapeau Rouge.

"C'est fini fini, voilà."

L'un serait jongleur, un peu magicien, lanceur de pommes jour après jour. Lumière : une pomme. Noir. Lumière : une pomme, lancer – "ouaiaiais..." Noir. Lumière : etc. Et une, et deux... Le temps passant, les traits se marquent et s'effacent à la fois, se font masque et pâlissure, le corps se voûte, le lancer hésite. Jusqu'à ce que "deux millions trois cent quarante six mille sept cent vingt-six, (...) vingt-sept. Voilà, c'est fini. C'est fini fini, voilà." Et l'on attend. "Mouais, fini fini." On attend. Rien.
Rien sauf ce bout du monde qui bouge, révèle l'autre, le tout neuf, un grandet un poil empêtré de ses longues pattes. Ne connaissant rien aux pommes, le bougre, malgré le tarbouif rouge et rond pointant de sous son bonnet. Une irruption, une frayeur partagée. Fuites et poursuites. Gestes parallèles. Petites mauvaises blagues, pomme lancée "allez va chercher !" Initiation à cul dansant dans l'art délicat du croquage de pomme. Révélation. Apprivoisement mutuel au fil des jours.
Et le balancier va, bat, de jour en nuit, entre déplacements de l'ordre des choses et guéguerres de bleu et de jaune. Il y a des rêves de mer ornés du cri des mouettes parallélépipèdes, des pommes enfin partagées, "allez, tchin !" Le corps qui se courbe un peu plus, la mauvaise blague des fausses fins. La vraie enfin, enfin acceptée maintenant que la pomme est passée tel un rouge flambeau. Noir.

"Oh c'est fini ! Oh non non non non non non non !"

On le sait au moins depuis Philippe Dorin et Dans ma maison de papier j'ai des poèmes sur le feu, la Camarde n'est plus un sujet tabou du spectacle jeune public – encore faut-il y mettre l'art et la manière. Celle de la Cie Balistique (etc.) est toute de douceur, s'arrêtant comme son titre l'indique "à l'orée du dehors", ce temps d'avant départ où la transmission soucie plus que le dernier voyage.
La manière, elle, est assez elliptique, à tout le moins distanciée. Elle convoque – avec une finesse que seuls les grands apprécieront – la figure d'un Pantalon de commedia dell'arte pour l'âge, celle rassurante du clown pour la jeunesse. Fait du premier un personnage à peine parlant, du second un disciple muet et soumis, gagnant peu à peu en irrespect et en tendresse à mesure que progresse son initiation. Allège le propos de vraies farces de clowns, grandes galopades et petites entourloupettes. Et place, donc, cette saynète plus douce qu'amère dans un petit monde mi-parti de bleu et de jaune, sur lesquels tranche le rouge des pommes et d'un nez d'auguste.
L'amateur goûtera à sa juste mesure le jeu de Jean Gary sous son demi-masque – le comédien, il est vrai, est rompu à des exercices autrement plus noirs ou ambigus, et met toute son expérience dans de petits détails de jeu qui donnent toute sa chair au personnage du vieillard. A ses côtés, un peu moins dense mais non moins précis, Julien Marchaisseau trouve la juste distance entre présence et effacement pour rendre l'effet de ce temps qui passe sur les enfants aussi.
On a parfois les défauts de ses qualités. Ecrit, mis en scène et interprété sans qu'on puisse rien trouver à y redire, Orée du dehors suscite des réactions étonnamment univoques du coté des bambins, chez qui il suscite dès le premier instant une réelle qualité d'écoute. On ne s'étonnera pas de ce que les plus jeunes goûtent le côté clownesque de l'affaire sans bouder leur plaisir, et rien de plus ; mais les enfant plus âgés ne vont guère au-delà, à défaut de trouver dans cette approche délicate du sujet, sa finesse de dentellière, le fil de soie de sa narration, une matière suffisamment brute à laquelle accrocher leur compréhension. Quoique avec un peu de temps et un chouia de ces explications qui, en matière de spectacle jeune public, seront toujours plus légitimes que pour les grands... Transmission, transmission toujours. ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Djeyo / Le Clou dans la Planche
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Renseignements pratiques
Jeune publicOrée du dehorsCie Balistique du Corps Naïf
Mise en scène : Jessica Basselot-Groc
Avec Jean Gary et Julien Marchaisseau.Le 29 Janvier 2011Durée : 40 mn.De 3 à 6 ans.
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