Publié le 22 Janvier 2011
"Prévenu, déclara le juge, vous avez été convaincu d'assassinat.
Plaidez-vous coupable, ou avez-vous été élevé dans le Kentucky ?"
Ambrose Bierce, Fables fantastiques
S'il existe une activité humaine plus ancienne que le plus vieux métier du monde, c'est assurément l'art de l'assassinat, preuve en soit donnée par Caïn et Abel ou, pour les mécréants, par Naoh et Aghoo (cf.
La guerre du feu – le livre, cela va sans dire). Raison pour laquelle, sans doute, cette discipline révélatrice des infinies possibilités de l'imagination humaine a donné lieu à presque autant de rengaines inspirées que le déduit en ses tenants et aboutissants ; et offert, pour le coup, ample matière à spectacle aux pousseurs de notes. Ainsi Véronique Lebon, alias Bonbon, vole-t-elle au secours du meurtrier par l'argument chansonnier, faisant du café-théâtre Les Minimes un prétoire de la gouaille où donner sa dernière plaidoirie,
L'ice-cream était presque parfait.
Du pas rond dans les têtes
Une femme hurle et gargouille dans la nuit noire, Thémis sonne l'hallali, voici venir le boulet et son prévenu y-enchaîné : Riton Lambert, assassin présumé d'une épouse surprise en plein adultère, grand dévoreur de corn-flakes devant l'Eternel et le juge aussi bien, que défendra avec passion et force coups de glotte Me Lesvoiles, avocat comique d'office. D'ailleurs
quare, mais
quare ?
quare – pardon,
pourquoi n'a-t-il pas tué l'amant plutôt que sa femme, ou avec elle tant qu'à faire ?
Question d'hérédité, sans doute, pour un p'tit gars somme toute pas plus méchant que son frangin Frédo qui, s'il fut voleur, assassin, sororicide, tabasseur, maître chanteur et l'on en passe, eut toujours de bonnes raisons pour cela. Né, de surcroît, de Simone W. épouse Lambert, ex-Mme Landru exerçant la belle profession de bouchère, et d'un gardien de phare amateur de négresses, quelque temps avant sa petite soeur Josacine qu'ça tourne pas rond dans sa p'tite tête, et bientôt confié à soeur Digitaline chez qui se réfugia, en d'autres temps, un autre Lambert en cavale sous les dehors d'une soeur Marie-Louise aux mémorables quarante ans. Euh, vous suivez ?
Bref, "le 25 dernier du mois d'avant", Riton Lambert aurait donc fait un trou à sa Josette, inique assertion colportée par ces braves gens qui n'aiment que l'on suive une autre route qu'eux. Injustice ? Reste que les portes du pénitencier s'ouvrent sur la vue des bois de justice, auprès desquels officie un bourreau à la taille de ses basses oeuvres – et sentimental, avec ça – dont l'office démontrera in vivo la non-coupabilité du condamné. D'où commutation de peine, accordéon, chanson, salut et rappel. Justice est rendue.
Pas de quoi se tirer une balle
Ancienne Boudu les Cop's passée solo, Bonbon s'est fait une délectable spécialité de piocher dans le fond commun des chansons populaires ou oubliées pour en faire spectacle, à mi-chemin du théâtre et du tour de chant. Elle chanta les perles ; elle chanta Fréhel ; elle chante aujourd'hui le crime, endossant la toge d'un avocat emperruqué à l'anglaise (et les couleurs de Maya l'abeille) pour mieux entonner la défense d'un accordéoniste mal rasé au boulet surdimensionné.
Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'y a pas là de quoi se tirer une balle – tout juste risque-t-on de crever de rire. L'à-vodka de la défonce emprunte en effet au meilleur du crime chansonnier, jouant d'effets de gorge et de manches, de trémolos sur-pathétiques et de tessitures fantaisistes au possible tout en jouant la vieille dame, la petite fille ou la bonne soeur. Il y a là Brel (
Comment tuer l'amant de sa femme ?), Les Frères Jacques et leur
Frédo, Francis Blanche solo ou chanté par Les Quatre Barbus, Boby Lapointe pour son
Sentimental bourreau, Vassiliu peut-être (mais Michel plutôt que Pierre), sans oublier un anonyme
Gardien de phare qui n'est ni de Prévert ni de Nougaro et une
Mauvaise réputation dont Brassens, depuis sa plage de Sète, devrait avoir du mal à reconnaître le noir tango.
Cela seul ne serait déjà pas si mal. Comble de liesse, Bonbon fleurit sa plaidoirie d'un humour digne d'Alphonse Allais, Pierre Dac et consorts, où le calembour almanach-vermesque, l'holorime, la citation latine inopinée ou la traduction littéralement calamiteuse sont moins donnés pour leur extrême finesse que pour le simple bonheur de la trouvaille qui vous scotche façon double-face par son espiègle incongruité, sa gratuité à gros clin d'oeil. Qu'on y ajoute, chantilly sur le baba, une admirable capacité à bigler divergent lorsque le besoin s'en fait sentir et voici tous les ingrédients réunis pour passer un excellent procès, sans autre intention que celle de se boyauter jusqu'à en casser sa pipe.
La cause est entendue et l'ice-cream devrait payer. Acquittée.
||Jacques-Olivier Badia