Commençons par planter le décor : CAI, "Contrat d’Accueil et d’Intégration, mis en place dans le cadre de la nouvelle politique gouvernementale d’accueil et qui concerne les primo-arrivant, leur accueil et leur formation linguistique. " Le CAI "vise à faciliter l’accueil et l’intégration des primo-arrivant, afin de leur permettre de mieux comprendre la vie en France, de faciliter leur accès à l’information sur les dispositifs et les structures qui peuvent les aider, d’accéder à des formations linguistiques adaptées1. " Ce contrat est mis en œuvre par l’ANAEM, Agence Nationale de l’Accueil des Etrangers et des Migrations.
La Compagnie Traversière et le Théâtre Témoin posent un regard burlesque et satirique sur cet échantillon de la fonction publique, brocardé sous toutes les coutures dans
Borderline, de et avec Ailin Conan, Pascal Sugg et Julia Yevnine, dans les murs du théâtre de la Violette.
Des fonctionnaires
comme le français extra-fonction publique les aime
La secrétaire Madame Monique et son directeur Bruno Prunot conçoivent les pauses comme élastiques, perdent en moyenne 8 dossiers par jour, se font ch… à longueur de journée et souffrent d’obsessions pour les merdouilles canines, Choupettes et autres Kikis.
Madame Monique : une vieille fille en tailleur démodé et informe, en chaussettes roses sous ses chaussures ouvertes, en coupe de cheveux d’institutrice aigrie, avec lunettes assorties. Son gros problème, dans la vie : le Nutella, qu’elle tente de tenir à distance avec des airs de nonne.
Monsieur Prunot : une allure tout ce qu’il y a de plus banale, mais une tête pleine de rêves. Aaah, partir faire un trek au Tibet avec Kiki, devenir agent de la CIA chouchouté par deux James Bond girls... L’arrivée d’une Américaine en demande d’asile va déclencher dans ses neurones déconnectés un mélange psychotique de fantasmes et de cauchemars ; à croire que dans le fond du fond, monsieur Prunot n’est pas si à l’aise que ça avec les histoires d’immigration…
"J’aime bien faire des heures supplémentaires"
Phrase gagnante du test de francitude ! Vous voulez obtenir un CAI, clé du bonheur en France ? Répétez après nous, mettez vous dans le bain des nouveautés de l’année…
Dans cette comédie incisive, les trois comédiens ne mâchent pas leurs sarcasmes. "Quelle claque voulons-nous donner au monde de demain ? " se demande monsieur Prunot, tandis que madame Monique roucoule ses R à l’espagnole, sans le moindre cas de conscience. C’est au public que revient le rôle des primo-migrant, à qui on fait répéter les slogans à l’ordre du jour et du mandat. Ailin Conan s’installe parmi les sièges, le spectacle se fait intimiste : ambiance franchouillarde pour refaire la France ; en toute modestie bien sûr, sans grands mots, juste avec des éclats de rires.
Si l’on passe sur les quelques facilités du texte – la finesse en matière de satire est une gageure, et du reste cette comédie co-écrite a pour qualité de ne jamais verser dans la dénonciation solennelle – on pourra admirer l’énergie d’un spectacle qui ne souffre d’aucun temps mort : ça bondit en tous sens, ça s’engueule, ça change d’univers en un claquement de projo. Un Pascal Sugg crédible en homme au bord de la crise de nerf, une Ailin Conan qui enchaîne les rôles et les timbres de voix avec souplesse et une Julia Yevnine qui ressuscite à merveille le personnage burlesque de la vieille fille frustrée. Un lâchage de lest très agréable en ces temps de grisaille.
||Manon Ona