Des (trop) brèves programmations des festivals, les salles retiennent parfois quelques coups de cœur, généralement glissés derrière l’oreille jusqu’à la saison suivante. Le théâtre de Poche n’aura pas fait attendre Céline Pagniez, qui lors du récent festival Théâtres d’hivers portait un texte de Christian Chamblain – auteur mais aussi metteur en scène, dont le Clou pu apprécier le travail lors du spectacle
Il y avait foule au manoir. Pour l’heure, le monsieur est à la plume et confie son monologue à cette jeune comédienne :
La fille des sables revenait au Poche, avec la fausse douceur de l’enfance - revenaitt à Verfeil, reviendra au Chien Blanc...
'Je jouais – je jouais plus – je jouais – je jouais plus…'
Le spectacle s’ouvre sur une musique africaine qui reviendra en fil rouge pour ponctuer la parole. Un corps assis s’éclaire sous une douche légèrement bleutée : buste statique, visage dépourvu d’expression, avec des yeux métalliques fixés sur un point droit devant. La bouche se contente de prononcer, d’articuler : les mots se répètent, atones, froids comme les battements mécaniques d’une machine rouillée – ils ne prendront sens que dans la continuité du propos.
Du reste la chose ne dure pas et la comédienne se lève dans un claquement de lumière chaude. Soudainement animée, elle réchauffe la scène d’une présence juvénile. Ses paroles et ses gestes sont ceux de l’enfance – empreints de simplicité et de naïveté, rendus vifs par de brusques sursauts de voix, par une sorte d’incapacité à demeurer sur place. 'Les seaux sont toujours trop lourds', nous explique la jeune africaine - ceux qu’elle porte matin et soir avec sa grande sœur Naty, en compagnie de son petit frère Akama. Elle nous conte de façon disparate les modestes éléments qui composent sa vie dans un village bakama, ethnie vivant dans un pays africain indéterminé.
C’est ainsi l’histoire de toutes petites choses qui, mises bout à bout, font une vie, une jeune existence mêlée de joie et de rudesse. Des anecdotes quotidiennes : se rendre à l’école et, sur le chemin, se faire d’agréables frayeurs en passant devant la case de la vieille sorcière Fataya. Regarder Naty piler le mil en dansant autour des femmes qui travaillent, dans l’attente d’avoir l’âge pour les aider. De fugitives émotions : la crainte de voir Naty se marier avec l’un des vieux du village. La douleur de perdre la grand-mère guérisseuse, qui devait lui transmettre ses secrets. La joie de voir revenir Koulibé, celui qui ramène des nouvelles d’ailleurs et réunit les hommes du village pour discuter de choses sérieuses qui échappent aux enfants…
'Je ne sais plus, je ne me souviens plus'
Des points d’interrogation, aussi, devant l’étonnante marche du monde : ce convoi d’occidentaux débarqués à la vitesse de l’éclair pour leur faire parler de la famine et des épidémies, pour leur apprendre à vivre. Puis un jour, le grand point d’interrogation qui demeurera en elle bien longtemps : la haine d’autres ethnies pour les doux Bakamas. Des hurlements, le jouet du petit frère à terre, la grande sœur brutalement emmenée nue dans une case. Des hommes qui lui demandent de lâcher ses seaux – mais pourquoi ? L’enfant s’obstine : chacun sait, en Afrique, qu’un seau d’eau ne se renverse pas.
La grande Histoire fait ainsi irruption dans les tendres récits de l’enfance, avec une brièveté et une intermittence d’un réalisme cru : c’est bien là une vision d’enfant plongée dans l’obscurité, dans l’incompréhension des comportements humains. L’auteur a su écrire le surgissement du réel et de la tragédie dans les émotions douces-amères du quotidien : il a su en restaurer le brutal contrepoint.
C’est en metteur en scène, enfin, que Christian Chamblain déploie une sobriété pareille à celle du texte : une simple couture de noirs et de lumières, avec le surgissement récurrent d’un masque africain ; une alternance nette de jeux faisant osciller la comédienne entre l’enfant et la narratrice du désastre – la jeunesse toujours, mais qui entre temps a perdu le sens des mots.
Tout ceci semble pétri de riens et cette rare mesure fonctionne. Après un bref temps d’adaptation au jeu volontairement 'naïf' de la comédienne, on sent se mettre en marche la tragique intrusion de l’horreur dans la candeur de l’enfance – en si peu de mots et avec une telle économie qu’il faut décidément une plume bien subtile... La simplicité fait mouche et l’on en reste comme surpris.
||Manon Ona