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L'écho du brigadier

Critique

B.O.N.J.O.U.R. Le Vent des Signes



E.H. B.I.E.N, bonjour à vous



Publié le 02 Octobre 2008


Qu'on me permette, avant d'entamer la dissection du sujet, une brève digression liminaire, un coup de ronchon en mode mineur. J'en veux beaucoup à Anne Lefèvre - bon, seulement un peu - qui propose depuis mercredi sa dernière création dans son petit théâtre mussé derrière la place Roguet, là où le vent décille. Quelle perversion du style, quelle cruauté maligne l'a-t-elle prise d'intituler son spectacle ainsi : B.O.N.J.O.U.R ? Des majuscules uniquement ! Séparées par des points ! Une vraie torture de claviste. Encore l'échappai-je belle car, moins lapidaire et plus vernaculaire, elle eût pu titrer S.A.L.U.T, C.O.M.M.E.N.T Ç.A V.A A.U.J.O.U.R.D.'.H.U.I. Pfff...
La chose, pourtant, amène à une prise de conscience inopinée, non sans rapport avec le sujet à venir : j'écrivais encore, il y a quelques courtes années, à la main, ignorant du clavier à cent touches (cent deux, en fait, cent cinq parfois), du campagnol de table. Nul besoin alors de s'écarteler l'empan, la majuscule n'était qu'un dessin différent de la lettre, le point un bref piqué de plume dans la blancheur cellulosée, l'écriture un plaisir de la chair autant que de l'esprit. Progrès, esperluète et mécanisation de l'homme, sic transit etc.
Fin de la digression, revenons à notre humain puisqu'il n'est pas question de mouton. Quoique.

"Ça commence où, le bout du bout ?"

Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer...
Cela commence par James Brown, je crois, et l'obscurité. Le premier trépigne de la glotte, la seconde se lève bientôt avec une lenteur d'aïeule arthritique pour révéler une brève théorie de spectres en suaire noir. Sursaut, apparition subite du diable en voile sous la forme d'un Monsieur Loyal hirsute à courte patte, frac et pantalon rayé sous un sourire inquiétant de fixité, un regard obsessionnellement incitatif - mais à quoi ? Lequel Loyal s'encagoule à nouveau, ressort, disparaît reparaît en un cache-cache névrotique. Hurle : "And now, ladies and gentlemen, what are we going to say ?"
"Qu'est-ce qu'on va se dire ?..." Second suaire, second diable. Celui-là a forme féminine, tout de rose vêtu, la voix rogomme et le verbe emporté en logorrhées impatientes jusqu'à l'embouteillage. Exigence de définitions : "quoi", "progrès", références lexicographiques à l'appui. Horreurs heureuses du monde familier, appel à l'actualité - viol d'enfants, femmes statistiques tombées sous les coups et cours à la hausse du melon - souvenirs autobiographiques de courses après l'école, de chemises brunes alignées sous le soleil latin.
Adieu, roseur d'un monde parfait. Tombées perruque, bésicles design et veste de pimbêche, retour au noir et poursuite des dénonciations, dont : publicité consommatoire, diktats hygiénistes - tant qu'à mourir, autant le faire en bonne santé - "homo festivus, retour à l'utérus tous en bus", égoïsme fondamental de l'épanouissement, invocation propitiatoire de Mammon et des marchands du Temple, sécurité de l'angoisse à moins que ce ne soit l'inverse, éructations nu-metal industriel - links zwei drei vier links, Rammstein - et exhortation au dé-progrès car attention ! offres soumises à conditions, "il faut lire l'astérisque".
Et cela galope tel un cheval sec encombré de bottines vernies, se dresse, tournoie et chante tandis que Monsieur Loyal tient lieu d'assistant à la débagoulade, de souffre-douleur aussi bien, traducteur en langue des mimes, affichiste, pantin, doppelgänger aux mimiques béates d'idiot de village.
"B.O.N.J.O.U.R", chant du cygne, noir. ...Alors, ça va ?

"Un je n'a pas peur de buissonner parallèle"

Qui connaît le travail d'Anne Lefèvre sait combien la Dame du Vent a la langue folle et acérée, le croc tendrement goguenard mais dur, solidement planté au plus gras du mou du bide de notre humaine ineptie. Sa philippique paraîtra pourtant quelque peu familière. Déjà entendu, n'est-ce pas, encore et encore, sur d'autres planches soumises aux lois d'airain de la consommation - culturelle, d'accord, mais tout de même... Toutefois : l'ordre des choses a-t-il tant changé que la dénonciation ne vaille plus ?
C'est aussi bien mal écouter un texte qui ne dénonce pas tant qu'il objurgue, exhorte à la lucidité et au renversement de valeurs. Militant, mais avec quel style ! Foisonnant, jouissif, ironique et torrentueux, une cacophonie dont les dehors désordonnés ne cachent rien du sens, seulement la structure, avec quelque chose d'un Aperghis converti aux vrais mots. Poétique, aussi, car ayant fait ce petit pas de côté qui dévoie la vision et lui ouvre de nouvelles lignes de fuite. Rien de nouveau sous le soleil, certes, "tout est vanité et poursuite du vent", mais quelle patte !
Mêmes partis sur scène. Drôle de scène d'ailleurs, sans rien à voir avec les vieux plateaux carrés, les rectangles honnêtes des salles bien rangées, puisque Anne Lefèvre a fait de la longueur profondeur et inversement. Dix, douze mètres de large mais quoi ? deux ou trois mètres de fond seulement ? Ce proscenium sans arrière-plan force les comédiens à la ligne droite unique, à la frise écartelée, au groupe isolé ; et, la plupart du temps, contraint le spectateur au choix : considérer l'un, l'autre écouter seulement ? Ouïr de l'oeil autant que de l'oreille et abandonner le pantin explicatif , mais muet ? Suivre le regard d'adresse porté vers un siège vide ?
Le reste ? un bâtard d'excès baroque et d'épure abstraite. Anne Lefèvre avait d'abord pensé désordre et empilements, hurlements de couleurs primaires et musiciens en scène. Pour finir cela donne, une fois le rose perdu, une scène en noir et noir, à peu près nue, sans autres figures que celles des deux comédiens. "Naître. Suffire. Point", dirait-elle... Le baroque tient au texte, à ses débordements, aux gestes, postures, déplacements et arrêts qui le soutiennent, au jeu et à l'énergie déployés pour faire vivre ce pandémonium. Mais baroque mensonger, espiègle, derrière lequel se perçoit le retour incessant à quelques positions, quelques mouvements fondamentaux en petit nombre - en quelque sorte, "faire des lignes droites avec des trucs qui tournent" et réciproquement.
L'ensemble rebutera, n'en doutons pas, ceux pour qui le théâtre n'est que texte plan-plan benoîtement donné sur scène bien ordonnée. Ce serait grand tort : "je fais ce que je peux pour être drôle" (mais pas seulement) et c'est très réussi. B.O.N.S.O.I.R. ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Djeyo / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
ThéâtreB.O.N.J.O.U.R.Ecrit et mis en scène par Anne Lefèvre.
Lumières : Christian Toullec.
Avec Sébastien Bouzin et Anne Lefèvre.Le 02 Octobre 2008Le Vent des Signes6, impasse de Varsovie - 31300 ToulouseMétro ligne A - Station Saint Cyprien RépubliqueTél. 05 61 42 10 70 // Fax : 05 61 42 10 70 http://www.leventdessignes.com // contact@leventdessignes.com