Publié le 07 Octobre 2010
"Le crocodile est une chaussure qui bâille de la semelle."
Ramón Gómez de la Serna, Greguerias (1910-1962)
Comme l'éléphant d'Alexandre Vialatte, le crocodile est irréfutable – irréfutable par simple excès de bizarrerie, comme l'est également l'improbable ornithorynque, loutre marsupiale à bec de canard, queue de castor et ergots de coq. Comment ne pas croire, en effet, à ce dinosaure rescapé d'effets de serre antédiluviens et des chutes de météorites, à ce tronc noueux monté sur pattes, à ce sac à main aux dents plantées dans tous les sens ? On en attend donc tous les avatars de scène avec une expectative gourmande, prêt à gober toutes les transformations du saurien hypocrite et pleurard. Ainsi, celle que lui faisait subir la Cie Le poisson soluble au Fil à Plomb dans son dernier spectacle jeune public,
Crocodéon en saule mineur, à revoir cette semaine au Théâtre des Mazades.
Crocodeonus musicalis
Un conte qui, curieusement, ne commence pas chez un maroquinier mais dans l'atelier d'un vannier, entre les bottes d'osier, les fendoirs et les éclisses pelées. L'apprenti de M. Marcel y a quelque peu la tête en l'air, trouvant dans les croisées de six ou de sept danseuse, avion, motocyclette pétaradante et Tour Eiffel. Alors tant qu'à s'inventer des histoires, autant en dire une qui soit utile et vraie et drôle...
Celle de Tataï, par exemple, enfant pêcheur à la tête pleine de rêves d'ailleurs au bord de sa rivière, qu'un sursaut du bouchon réveilla en sursaut. Et quel sursaut ! avec quelle prise au bout ! De celles qui vous font tirer à hue, à dia, à grand ahan avant que la gaule vous vole hors des mains, emportée par le monstre. Le monstre ? Eh bien oui, quand s'approche timide la gueule à dents rouillées d'un fort bizarre saurien à soufflets, d'un crocodile à musique, bref d'un crocodéon.
L'apprivoisement réciproque de la bête et de l'enfant ne tarde pas. Pas plus que ne tardent les réactions affolées du village, meunier en tête pour exiger la capture du bestiau. Mais qu'en faire ? Tandis que les scientifiques étudient le
crocodeonus musicalis sous toutes ses absences de coutures, les projets viennent en foule, contradictoires et somme toute indifférents aux besoins du captif. Mais abrégeons l'histoire avant qu'il n'y en ait plus : tempête délivrera, meunier sera sauvé et Tataï partira, perché sur un museau de cuir bosselé. Dans l'atelier, l'apprenti de M. Marcel range un désordre inattendu...
Le vannier et le marionnettiste
Il y a donc, non loin de Mirepoix, un vannier accordéoniste. Pas très loin de chez lui, un comédien marionnettiste. De la rencontre des deux naquit il y a peu le crocodéon et son monde un poil flou, sous la forme d'un conte comme on les aime sur les rives d'Ariège : un peu joué, un peu dit, un peu chanté, l'objet de rencontre tenant lieu de marionnette aussi volontiers que le pantin.
De quoi ravir le bambin, enchanté dès le premier pas dans la salle par un beau décor d'atelier de vannier, tout aussi ravi par la suite des loufoqueries rêveuses de l'apprenti, de ses manipulations fantaisistes, des ho et des hisse de Tataï, de la bobine du croco musical. Pas sûr, par contre, qu'il ait perçu le discours sous-jacent sur l'acceptation de la différence tant celui-ci reste lointain, à peine esquissé et bien vite effacé par le simple plaisir du conte. Ce qui n'est pas plus mal : légitime sans doute, mais convenu au possible et présent à l'excès dans les spectacles jeune public, ce propos-là exige désormais des formes neuves, des angles inusités pour ne pas susciter un irrépressible ennui.
Et il est tout aussi improbable que le bambin ait goûté l'ironie des projets suscités par la capture du fameux crocodéon. Egratignant aimablement l'environnementalisme de façade, la gestion administrative de l'inhabituel, les discours sécuritaires, l'avidité financière des trous de campagne oubliés de l'économie touristique et l'on en passe, ce côté-ci de l'affaire aura bien plu aux grands, et l'on regrette assez qu'il n'aie pas constitué le vrai coeur du conte.
Reste l'essentiel : de l'émerveillement, des rires en cascade, des questions chuchotées à pleine voix, des postérieurs bondissant dans les sièges sous l'effet de l'excitation. A soufflets ou non, le crocodile reste irréfuté.
||Jacques-Olivier Badia